//La Boétie Discours de la servitude volontaire

La Boétie Discours de la servitude volontaire

By | 2024-05-20T06:25:16+02:00 15 mai 2024|Littérature|2 Comments

Thème du tiers inclus: La servitude volontaire

Antagonismes en interaction :  Liberté ~ Servitude

 

*

 

Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais gagné sa servitude …

                                    La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576

 

 

 

 

*

 

La Boétie

 

Discours de la servitude volontaire*

 

1576

 

 

Pauvres gens misérables, peuples insensés,

nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien !

 

Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu,

vous laissez piller vos champs,

voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres !

 

Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous.

 

Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur

qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies.

 

Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine,

ne vous viennent pas des ennemis,

mais certes bien de l’ennemi,

de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est,

de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre,

et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort.

 

 

 

 

Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps,

et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes.

 

 

Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire.

 

 

D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ?

 

Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ?

 

Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ?

 

A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ?

 

 

Comment oserait-il vous assaillir,

s’il n’était d’intelligence avec vous ?

 

 

Quel mal pourrait-il vous faire,

si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille,

les complices du meurtrier qui vous tue

et les traîtres de vous-mêmes ?

 

 

Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste,

vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries,

vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure,

vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas,

pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie,

qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances.

 

 

Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse

se mignarder dans ses délices

et se vautrer dans ses sales plaisirs.

 

 

 

Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort,

et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte.

 

 

Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient,

vous pourriez vous délivrer si vous essayiez,

même pas de vous délivrer,

seulement de le vouloir.

 

 

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres.

 

 

Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler,

mais seulement de ne plus le soutenir,

et vous le verrez,

tel un grand colosse dont on a brisé la base,

fondre sous son poids et se rompre.

 

*

 

     * La Boétie, extrait du Discours de la servitude volontaire, 1576

2 Comments

  1. Jacline moriceau 17 mai 2024 at 19 h 48 min

    Quelle merveille que ce texte et encore une fois merci Claude de le remettre sous nos yeux pour les ouvrir enfin . Quelle modernité et quelle langue. OUI une merveille

  2. Grazia 22 mai 2024 at 8 h 32 min

    L’ incredibile attualità storica di questo testo mi ha profondamente colpito e risvegliato. Ringrazio per la sua pubblicazione .

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