//Monsieur Teste de Paul Valéry, c’est moi …

Monsieur Teste de Paul Valéry, c’est moi …

By | 2021-02-26T09:57:33+00:00 28 janvier 2021|Littérature|0 Comments

Ce goût, ce talent pour la transcendance, j’entends par là une incohérence réelle, plus vraie que toute cohérence proposée, avec le sentiment d’être ce qui passe immédiatement d’une chose à l’autre, de traverser en quelque manière les plus divers ordres, ordres de grandeur, points de vue, accommodations étrangères…

Et ces brusques retours à soi, coupant quoi que ce soit ; et ces vues bifides, ces attentions tripodes, ces contacts dans un autre monde de choses séparées dans le leur

 

C’est moi

 

***

 

 

… Ce n’est pas vivre que de vivre sans objections, sans cette résistance vivante, cette proie,

cette autre personne, adversaire, reste individué du monde, obstacle, et ombre de moi

 

– autre moi –

intelligence rivale, irrépressible

– ennemi le meilleur ami, hostilité divine, fatale –

intime.

 

*

J’ai à peine quelque chose de commun avec moi-même

                                                                            F. Kafka

***

 

 

Thème du tiers inclus :   » Monsieur Teste »  de  Paul Valery.

Antagonismes en interaction :  Entre Moi clair et Moi trouble, entre Moi juste et Moi coupable, entre affreuse abstraction du bien et heureuse abstraction du mal, Vue ~ Non vue, Être ~ Chose, Savoir ~ Ignorance, Il n’y a que moi. Il n’y a que moi. Il n’y a que moi, moi ~ Oui, mais il y a un tel … Oui, mais il y a un tel.. Tel, tel, tel . et tel autre !  Être ~ Non être …

Dans ce texte, composé d’extraits de   » Monsieur Teste »  de Paul Valéry , le lecteur se laissera transporter et découvrira sans suggestion le tiers inclus dans la pensée de Monsieur Teste.

 

*

 

« Je pensais qu’en Valéry, M.Teste avait à jamais pris le pas sur le poète, et même sur « l’amateur de poèmes“, comme il s’était plu naguère à se définir. À mes yeux, il bénéficiait par là du prestige inhérent à un mythe qu’on a pu voir se constituer autour de Rimbaud – celui de l’homme tournant le dos, un beau jour, à son œuvre, comme si certains sommets atteints, elle « repoussait“ en quelque sorte son créateur »  A. Breton

 

***

 

 

Monsieur Teste

de

Paul Valéry

 

*****

 

Sommaire

 

1.  Préface écrite pour la deuxième traduction de:  « la Soirée avec Monsieur Teste »

2.  Extraits

          2.1.    Extrait de la soirée avec Monsieur Teste

          2.2.    Lettre de Madame Émilie Teste.

          2.3.    Extraits du « Log-Book » de Monsieur Teste

          2.4.    Lettre d’un ami

          2.5     Pour un portrait

          2.6     Quelques pensées de Monsieur Teste

          2.7     Fin de Monsieur Teste

 

*****

1.  Préface écrite pour la deuxième traduction de la Soirée avec Monsieur Teste

 

… Ce personnage de fantaisie dont je devins l’auteur au temps d’une jeunesse à demi-littéraire, à demi-sauvage ou … intérieure, a vécu, semble-t-il, depuis cette époque effacée, d’une certaine vie, que ses réticences plus que ses aveux ont induit quelques lecteurs à lui prêter.

Teste fut engendré, – dans une chambre où Auguste Comte a passé ses premières années, – pendant une ère d’ivresse de ma volonté et parmi d’étranges excès à conscience de soi.

J’étais affecté du mal aigu de la précision. Je tendais à l’extrême du désir insensé de comprendre, et je cherchais en moi les points critiques de ma faculté d’attention.

Je faisais donc ce que je pouvais pour augmenter un peu les durées de quelques pensées. Tout ce qui m’était facile m’était indifférent et presque ennemi.

… La sensation de l’effort me semblait devoir être recherchée, et je ne prisais pas les heureux résultats qui ne sont que les fruits naturels de mes vertus natives. C’est dire que les résultats en général, – et par conséquent les œuvres, – m’importaient beaucoup moins que l’énergie de l’ouvrier, – substance des choses qu’il espère. Ceci prouve que la théologie se retrouve un peu partout.

… Je suspectais la littérature, et jusqu’aux travaux assez précis de la poésie. L’acte d’écrire demande toujours un certain « sacrifice de l’intellect ». On sait bien par exemple, que les conditions de la lecture littéraire sont incompatibles avec une précision excessive du langage. L’intellect volontiers exigerait du langage commun des perfections et des puretés qui ne sont pas en sa puissance. Mais rares sont les lecteurs qui ne prennent leur plaisir que l’esprit tendu. Nous ne gagnons les attentions qu’à la faveur de quelque amusement ; et cette espèce d’attention est passive.

 

… Il me semblait indigne, d’ailleurs, de partir mon ambition entre le souci d’un effet à produire sur les autres, et la passion de me connaitre et reconnaitre tel que j’étais, sans omissions, sans simulations, sans complaisances.

 

… Je rejetais non seulement les Lettres, mais encore la Philosophie tout entière, parmi les Choses Vagues et les Choses Impures auxquelles je me refusais de tout mon cœur. Les objets traditionnels de la spéculation m’excitaient si malaisément que je m’étonnais des philosophes ou de moi-même.

 

Je n’avais pas compris que les problèmes les plus relevés ne s’imposent guère, et qu’ils empruntent beaucoup de leur prestige et les attraits à certaines conventions qu’il faut connaître et recevoir pour entrer chez les philosophes.

La jeunesse est un temps pendant lequel les conventions sont, et doivent être, mal comprises : ou aveuglément combattues, ou aveuglément obéies. On ne peut pas concevoir, dans les commencements de la vie réfléchie, que seules les décisions arbitraires permettent à l’homme de fonder quoi que ce soit : langage, sociétés, connaissances, œuvres de l’art. Quant à moi, je le concevais si mal que je m’étais fait une règle de tenir secrètement pour nulles et méprisables toutes les opinions et coutumes de l’esprit qui naissent de la vie en commun et de nos relations extérieures avec les autres hommes, et qui s’évanouissent dans la solitude volontaire.

 

Et même je ne pouvais songer qu’avec dégoût à toutes les idées et à tous les sentiments qui ne sont engendrés ou remués dans l’homme que par ses maux et par ses craintes, ses espoirs et ses terreurs ; et non librement par ses pures observations sur les choses et en soi-même.

 

… J’essayais donc de me réduire à mes propriétés réelles. J’avais peu de confiance dans mes moyens, et je trouvais en moi sans nulle peine tout ce qu’il fallait pour me haïr ; mais j’étais fort de mon désir infini de netteté, de mon mépris des convictions et des idoles, de mon dégoût de la facilité et de mon sentiment de mes limites. Je m’étais fait une île intérieure que je perdais mon temps à reconnaitre et à fortifier…

 

M.Teste est né quelque jour d’un souvenir récent de ces états.

 

… C’est en quoi il me ressemble d’aussi près qu’un enfant semé par quelqu’un dans un moment de profonde altération de son être, ressemble à ce père hors de soi-même.

 

… Il arrive, peut-être, que l’on abandonne de temps à autre à la vie la créature exceptionnelle d’un moment exceptionnel. Il n’est pas impossible, après tout, que la singularité de certains hommes, leurs valeurs d’écart, bonnes ou mauvaises, soient dues quelquefois à l’état instantané de leurs générateurs. Il se peut que l’instable ainsi se transmette et se donne quelque carrière. N’est-ce point-là, d’ailleurs, dans l’ordre de l’esprit, la fonction de nos œuvres, l’acte du talent, l’objet même du travail, et en somme, l’essence du bizarre instinct de faire survivre à soi ce que l’on obtint de plus rare ?

 

… Revenant à M. Teste, et observant que l’existence d’un type de cette espèce ne pourrait se prolonger dans le réel pendant plus de quelques quarts d’heure, je dis que le problème de cette existence et de sa durée suffit à lui donner une sorte de vie. Ce problème est un germe. Un germe vit ; mais il en est qui ne sauraient se développer. Ceux-ci essayent de vivre, forment des monstres, et les monstres meurent. En vérité, nous ne les connaissons qu’à cette propriété remarquable de ne pouvoir durer. Anormaux sont les êtres qui ont un peu moins d’avenir que les normaux. Ils sont semblables à bien des pensées qui contiennent des contradictions cachées. Elles se produisent à l’esprit, paraissent justes et fécondes, mais leurs conséquences les ruinent, et leur présence bientôt leur est funeste. – Qui sait si la plupart de ces pensées prodigieuses sur lesquelles tant de grands hommes, et une infinité de petits, ont pâli depuis des siècles, ne sont pas des monstres psychologiques, – des Idées Monstres, – enfantés par l’exercice naïf de nos facultés « interrogeantes » que nous appliquons un peu partout, – sans nous aviser que nous ne devons raisonnablement questionner que ce qui peut véritablement nous répondre ?

 

… Mais les monstres de chair rapidement périssent. Toutefois ils ont existé quelque peu. Rien de plus instructif que de méditer sur leur destin.

 

Pourquoi M. Teste est-il impossible ? – C’est son âme que cette question. Elle vous change en M. Teste. Car il n’est point autre que le démon même de la possibilité. Le souci de l’ensemble de ce qu’il peut le domine. Il s’observe, il manœuvre, il ne veut pas se laisser manœuvrer. Il ne connait que deux valeurs, deux catégories, qui sont celles de la conscience  réduite à ses actes : le possible et l’impossibleDans cette étrange cervelle, où la philosophie a peu de crédit, où le langage est toujours en accusation, il n’est guère de pensée qui ne s’accompagne du sentiment qu’elle est provisoire ; il ne subsiste guère que l’attente et l’exécution d’opérations définies. Sa vie intense et brève dépense à surveiller le mécanisme  par lequel les relations du connu et de l’inconnu sont instituées et organisées. Même, elle applique ses puissances obscures et transcendantes à feindre obstinément les propriétés d’un système où l’infini ne figure point.

 

… Donner quelque idée d’un tel monstre, en peindre les dehors et les mœurs ; esquisser du moins un Hippogriffe, une Chimère de la mythologie intellectuelle, exige, – et donc excuse, – l’emploi, sinon la création, d’un langage forcé, parfois énergiquement abstrait. Il y faut également de la familiarité et jusqu’à quelques traces de cette vulgarité ou trivialité que nous nous permettons avec nous-mêmes. Nous ne gardons pas de ménagements avec celui qui est en nous.

 

Le texte assujetti à ces conditions très particulières n’est certainement pas d’une lecture trop aisée dans l’original. Davantage doit-il présenter à qui veut le transporter dans une langue étrangère des difficultés presque insurmontables…

 

2.  Extraits

2.1.    Extrait de la soirée avec Monsieur Teste :

  • Si nous imaginons un voyage en ballon, nous pouvons, avec sagacité, avec puissance, produire beaucoup de sensations probables d’un aéronaute ; mais il restera toujours quelque chose d’individuel à l’ascension réelle, dont la différence avec notre rêverie exprime la valeur des méthodes d’un Edmond Teste. Cet homme avait connu de bonne heure l’importance de ce qu’on pourrait nommer la plasticité humaine. Il en avait cherché les limites et le mécanisme. Combien il avait dû rêver à sa propre malléabilité !

 

  • J’entrevoyais des sentiments qui me faisaient frémir, une terrible obstination dans des expériences enivrantes.

 

  • Il était l’être absorbé dans sa variation, celui qui devient son système, celui qui se livre tout entier à la discipline effrayante de l’esprit libre, et qui fait tuer ses joies par ses joies, la plus faible par la plus forte, le plus douce, temporelle, celle de l’instant et de l’heure commencée, par la fondamentale – par l’espoir de la fondamentale.  Et je sentais qu’il était le maitre de sa pensée.

 

  • Il souffrit….

« Mais qu’avez-vous ? » Lui dis-je, je puis…

« J’ai, dit-il, … pas grand-chose. J’ai … un dixième de seconde qui se montre … attendez … Il y a des instants où mon corps s’illumine … c’est très curieux. J’y vois tout à coup en moi … Je distingue les profondeurs des couches de ma chair ; et je sens des zones de douleur, des anneaux, des pôles, des aigrettes de douleur. Voyez-vous ces figures vives. Cette géométrie de ma souffrance ? Il y a de ces éclairs qui ressemblent tout à fait à des idées. Ils font comprendre, – d’ici, jusque là … Et pourtant ils me laissent incertain. Incertain n’est pas le mot… Quand cela va venir, je trouve en moi quelque chose de confus ou de diffus. Il se fait dans mon être des endroits … brumeux, il y a des étendues qui font leur apparition. Alors, je prends dans ma mémoire une question, un problème quelconque… Je m’y enfonce. Je compte des grains de sable … et, tant que je les vois… – Ma douleur grossissante me force à l’observer. J’y pense ! – Je n’attends que mon cri, … et dès que je l’ai entendu, – l’objet, le terrible objet, devenant plus petit, et encore plus petit, se dérobe à ma vie intérieure… »

 

2.2.    Lettre de Madame Émilie Teste.

  • … J’ai donc fait lecture de votre lettre à Monsieur Teste. Il l’a écouté lire sans montrer ce qu’il en pensait, ni qu’il y pensât. Vous savez qu’il ne lit presque rien de ses yeux, dont il fait un usage étrange, et comme intérieur. Je me trompe, je veux dire : un usage particulier. Mais ce n’est pas cela du tout. Je ne sais comment m’exprimer ; mettons à la fois intérieur, particulier …, et universel !!!  Ils sont fort beaux ses yeux ; je les aime d’être un peu plus grands que tout ce qu’il y a de visible. On ne sait jamais s’il leur échappe quoi que ce soit, ou bien, si au contraire, le monde entier ne leur est pas un simple détail de tout ce qu’ils voient, une mouche volante qui peut vous obséder, mais qui n’existe pas. Cher Monsieur, depuis que je suis mariée avec votre ami, jamais je n’ai pu m’assurer de ses regards. L’objet même qu’ils fixent est peut-être l’objet même que son esprit veut réduire à néant.

 

  • … Voyez-vous, Monsieur, il faut ne pas se connaître aux délices pour les désirer séparer de l’anxiété. Si naïve que je sois, je me doute bien de ce que perdent les voluptés d’être apprivoisées et accommodées aux habitudes domestiques. Un abandon, une possession qui se répondent, gagnent infiniment, je pense, à se préparer par l’ignorance même de leur approche. Cette suprême certitude doit jaillir d’une suprême incertitude, et se déclarer comme la catastrophe d’un certain drame dont nous serions bien en peine de retracer la marche et la conduite depuis le calme jusqu’à l’extrême menace de l’évènement…

 

  • … Monsieur Teste est si étrange ! En vérité, on ne peut rien dire de lui qui ne soit inexact dans l’instant même !… Il vous égare à tout coup dans une trame qu’il est le seul à savoir tisser, à rompre, à reprendre. Il prolonge en soi-même de si fragiles fils qu’ils ne résistent à leur finesse que par le secours et le concert de sa toute puissance vitale. Il les étire sur je ne sais quels gouffres personnels, et il s’aventure sans doute, assez loin du temps ordinaire, dans quelque abîme de difficultés. Je me demande ce qu’il y devient ? Il est clair qu’on n’est plus soi-même dans ces contraintes. Notre humanité ne peut nous suivre vers des lumières si écartées. Son âme, sans doute, se fait une plante singulière dont la racine, et non le feuillage, pousserait, contre nature, vers la clarté !

 

  • … Tout son être qui était concentré sur un certain lieu des frontières de la conscience, vient de perdre son objet idéal, cet objet qui existe et qui n’existe pas, car il ne tient qu’à un peu plus ou moins de contention. Ce n’était pas trop de toute l’énergie de tout un grand corps pour soutenir devant l’esprit l’instant de diamant qui est à la fois l’idée, la Chose, et le seuil et la fin.

 

  • Je me sens être dans ses mains, entre ses pensées, comme un objet qui tantôt lui est familier, tantôt le plus étrange du monde, selon le genre de son regard variable qui s’y adapte. Je me sens vivre et me mouvoir dans la cage où l’esprit supérieur m’enferme, par sa seule existence…. Il me semble que je perdrais l’être si je me connaissais tout entière, je suis une mouche qui s’agit et vivote dans l’univers d’un regard inébranlable ; tantôt vue, tantôt non vue, mais jamais hors de vue… et cependant, j’ai mon infini … que je sens. Je ne puis pas ne pas connaitre qu’il est contenu dans le sien, et je ne puis pas consentir qu’il le soit. J’ai l’expérience personnelle d’être dans la sphère d’un être comme toutes les âmes sont dans l’Être… Aussi m’appelle-t-il à sa façon. Il me désigne presque toujours selon ce qu’il veut de moi. A soi seul, le nom qu’il me donne me fait entendre d’un mot ce à quoi je m’attende, ou ce qu’il faut que je fasse. Quand ce n’est rien de particulier qu’il désire, il me dit : Être, ou Chose. Et parfois il m’appelle Oasis, ce qui me plaît.

 

  • Les visages de Monsieur Teste sont innombrables. « Il s’abstrait affreusement du bien, me dit l’abbé, mais il s’abstrait heureusement du mal… Il y a en lui je ne sais quelle effrayante pureté, quel détachement, quelle force et quelle lumière incontestables. Je n’ai jamais observé une telle absence de troubles et de doutes dans une intelligence très profondément travaillée. Il est terriblement tranquille ! On ne peut lui attribuer aucun malaise de l’âme, aucunes ombres intérieures, et rien, d’ailleurs, qui dérive des instincts de crainte ou de convoitise. Mais rien qui s’oriente vers la Charité. »

 

2.3.    Extraits du « Log-Book » de Monsieur Teste

  • Il y a des personnages qui sentent que leurs sens les séparent du réel, de l’être. Ce sens en eux infecte les autres sens. Ce que je vois m’aveugle. Ce que j’entends m’assourdit. Ce en quoi je sais, cela me rend ignorant. J’ignore en tant et pour autant que je sais. Cette illumination devant moi est un bandeau et recouvre une nuit ou une lumière plus… Plus quoi ? Ici le cercle se ferme, de cet étrange renversement : la connaissance, comme un nuage sur l’être ; le monde brillant, comme taie ou opacité.

 

Ôtez toute chose que j’y voie.

 

  • Entre Moi clair et Moi trouble ; entre Moi juste et Moi coupable, il a de vieilles haines et de vieux arrangements, de vieux renoncements et de vieilles supplications.

 

  • Quelle injure qu’un compliment ! On ose me louer ! Ne suis-je pas au-delà de toute qualification ? Voilà ce que dirait un Moi, si lui-même osait !

 

  • Peut-être était-il parvenu à cet étrange état de ne pouvoir regarder sa propre décision ou réponse intérieure, que sous l’aspect d’un expédient, sachant bien que le développement de son attention serait infini et que l’idée d’en finir n’a plus aucun sens, dans un esprit qui se connait assez. Il était au degré de civilisation intérieure où la conscience ne souffre plus d’opinions qu’elle ne les accompagne de leur cortège de modalités, et qu’elle ne se repose, ( si c’est là se reposer) que dans le sentiment de ses prodiges, de ses exercices, de ses substitutions, de ses précisions innombrables.

 

  • L’habitude de méditation faisait vivre cet esprit au milieu  – au moyen- d’états rares ; dans une supposition perpétuelle d’expériences purement idéales ; dans l’usage continuel des conditions limites et des phases critiques de la pensée…. Comme si les raréfactions extrêmes, les vides inconnus, les températures hypothétiques, les pressions et les charges monstrueuses avait été ses ressources naturelles  et que rien ne pût être pensé en lui qu’il ne le soumît par cela seul au traitement le plus énergétique et ne recherchât tout le domaine de son existence.

 

  • Ce goût, ce talent pour la transcendance, j’entends par là une incohérence réelle, plus vraie que toute cohérence proposée, avec le sentiment d’être ce qui passe immédiatement d’une chose à l’autre, de traverser en quelque manière les plus divers ordres, ordres de grandeur, points de vue, accommodations étrangères… Et ces brusques retours à soi, coupant quoi que ce soit ; et ces vues bifides, ces attentions tripodes, ces contacts dans un autre monde de choses séparées dans le leur

 

C’est moi

 

  • Ce n’est pas vivre que de vivre sans objections, sans cette résistance vivante, cette proie, cette autre personne, adversaire, reste individué du monde, obstacle, et ombre de moi – autre moi – intelligence rivale, irrépressible, – ennemi le meilleur ami, hostilité divine, fatale, – intime.

 

  • Si nous savions, nous ne parlerions pas, nous ne penserions pas – nous ne parlerions pas -. La connaissance est comme étrangère à l’être même. – Lui s’ignore, s’interroge, se fait répondre…

 

2.4.    Lettre d’un ami

  • Quel démon que celui de l’analogie abstraite ! Vous savez comme il me tourmente quelquefois ! Il me soufflait de comparer cette altération indéfinissable qui se passait en moi, à un changement assez brusque de probabilités mentales

 

  • Je m’amuse parfois d’une image physique de nos cœurs, qui sont faits intimement d’une énorme injustice et d’une petite justice combinées. J’imagine qu’il y a dans chacun de nous un atome important entre nos atomes, et constitué par deux grains d’énergie qui voudraient bien se séparer.

 

  • Ce sont des énergies contradictoires mais indivisibles. La nature les a jointes pour toujours, quoique furieusement ennemies. L’une est l’éternel mouvement d’un gros électron positif, et ce mouvement engendre une suite de sons graves où l’oreille intérieure distingue sans nulle peine une profonde phrase monotone : il n’y a que moi. Il n’y a que moi. Il n’y a que moi, moi …Quant au petit électron radicalement négatif, il crie à l’extrême de l’aigu, et perce et re-perce de la sorte la plus cruelle le thème égotiste de lautre : Oui, mais il y a un tel … Oui, mais il y a un tel.. Tel, tel, tel . et tel autre ! … car le nom change assez souvent.. Bizarre royaume où toutes les belles choses qui s’y produisent sont une amère nourriture pour toutes les âmes moins une. Et plus elles sont belles, plus elles sont ressenties.

 

  • Il me semble que chaque mortel possède tout auprès du centre de sa machine, et en belle place parmi les instruments de la navigation de sa vie, un petit appareil d’une sensibilité incroyable, qui lui marque l’état de l’amour de soi. On y lit que l’on s’admire, que l’on s’adore, que l’on se fait honneur ; et quelque vivant index, qui tremble sur le cadran secret hésite terriblement prestement entre le zéro d’être une bête et le maximum d’être un dieu. Eh bien, mon tendre ami, si vous voulez comprendre quelque chose à bien des choses, il faut songer qu’un appareil si vital et si délicat est le jouet du premier venu. Et sans doute, il est des hommes étranges en qui cette aiguille cachée marque toujours le point opposé de celui que l’on gagnerait qu’elle indiquât. Il se haïssent au moment même de l’estime universelle, et au contraire dans le contraire. Mais nous savons qu’il n’est plus de lois toutes satisfaites. Il n’est plus que des à peu près…

 

  • Je suis fait véritablement mon ami, d’un malheureux esprit qui n’est jamais sûr d’avoir compris ce qu’il a compris sans s’en apercevoir. Je discerne fort mal ce qui est clair sans réflexion de ce qui est positivement obscur…  Cette faiblesse, sans doute, est le principe de mes ténèbres. Je me méfie de tous les mots, car la moindre méditation rend absurde que l’on s’y fie. J’en suis venu, hélas, à comparer ces paroles par lesquelles on traverse si lestement l’espace d’une pensée, à des planches légères jetées sur un abîme, qui souffrent le passage et point la station. L’homme en vif mouvement les emprunte et se sauve ; mais qu’il insiste le moins du monde, ce peu de temps les rompt et tout s’en va dans les profondeurs. Qui se hâte a compris ; il ne faut point s’appesantir : on trouverait bientôt que les plus clairs discours sont tissus de termes obscurs.

 

 

  • … Hommes de pensée, Hommes de lettres, Hommes de science, Artistes, – Causes, causes vivantes, causes individuées, causes minimes, causes contenant des causes et inexplicables à elles-mêmes, – et causes de qui les effets étaient aussi vains, mais à la fois aussi prodigieusement importants, que je le voulais … L’univers de ces causes et de leurs effets existait et n’existait pas. Ce système d’actes étranges, de productions et de prodiges avait la réalité toute-puissante et nulle. Inspirations, méditations, œuvres, gloire, talents, il dépendait d’un certain regard que ces choses fussent presque tout, et d’un certain autre, qu’elles ne se réduisissent à presque rien.

 

2.5  Pour un portrait :

  • Tout lui apparaissait comme cas particulier de son fonctionnement mental, et ce fonctionnement lui-même devenu conscient, identifié à l’idée ou sensation qu’il en avait.
  • Il est celui qui est une réaction à un tel spectacle auquel il faut bien Quelqu’un.
  • Jaloux de ses meilleures idées, de celles qu’il croit les meilleures – parfois si particulières, si propres à soi que l’expression en langue vulgaire et non intime, n’en donne extérieurement que l’idée la plus faible et la plus fausse- Et qui sait si les plus importantes pour la gouverne d’un esprit ne lui sont pas aussi singulières, aussi strictement personnelles qu’un vêtement ou qu’un objet adapté au corps ? Qui sait si la vraie « philosophie » de quelqu’un est vraiment communicable.
  • Dans les représentations, on se donne à soi-même une valeur singulière, que l’on soit figurant en personne ou âme cachée. Et pourtant, – comment élit-on un personnage pour être soi- comment se forme ce centre ? Pourquoi, dans le théâtre mental, êtes-vous : Vous ? – Vous et non moi ? Donc ce mécanisme n’est pas le plus général possible. S’il le fût, … plus de moi absolu.
  • Mais ce n’est point là la recherche de Monsieur Teste : se retirer du moi – du moi ordinaire en s’asseyant constamment à diminuer, à combattre, à compenser l’inégalité, l’anisotropie de la conscience.

 

2.6  Quelques pensées de Monsieur Teste

–   Le fond de la pensée est pavé de carrefours

–   Je suis l’instable

–   L’esprit est la possibilité maxima – et le maximum de capacité d’incohérence

–   Le MOI est la réponse instantanée à chaque cohérence partielle – qui est excitant. Comment décrire ce fond si variable et sans référence – qui a les rapports les plus importants, mais les plus instables avec la « pensée ». La musique seule en est capable. Sorte de champ qui domine ces phénomènes de la conscience – images, idées, lesquels sans lui ne seraient que combinaisons, formation symétrique de toutes les combinaisons.

–   Tu es plein de secrets que tu appelles Moi. Tu es voix de cet inconnu.

 

2.7  Fin de Monsieur Teste

  • Il s’agit de passer de zéro à zéro. – Et c’est la vie. –
  • De l’inconscient et insensible à l’inconscient et insensible.
  • Le passage impossible à voir, puisqu’il passe du voir au non voir après être passé du non voir au voir.
  • Le voir n’est pas l’être, le voir implique l’être. Non exactement l’être, le voir. On peut être sans voir, ce qui signifie que le voir a des coupures. – On s’avise des coupures par les modifications survenues… qui sont révélées par un voir qui s’appelle mémoire. La différence entre le voir « actuel » et le voir « souvenir » si elle est discontinue, et si le voir actuel ne la contient pas, s’attribue à un « temps » intermédiaire.  Cette hypothèse n’a jamais été trouvée en défaut.
  • Le regard étrange sur les choses, ce regard d’un homme qui ne reconnait pas, qui est hors de ce monde, œil frontière entre l’être et le non-être, – appartient au penseur. Et c’est aussi un regard d’agonisant, d’homme qui perd la reconnaissance. En quoi le penseur est un agonisant ou un Lazare, facultatif. Pas si facultatif.

 

Monsieur teste me dit :

 

– Adieu. Bientôt va …finir… une certaine manière de voir. Peut-être brusquement et maintenant. Peut-être cette nuit avec une dégradation qui peu à peu s’ignorera elle-même … Cependant j’ai travaillé toute ma vie à cette minute. Tout à l’heure, peut-être, avant d’en finir, j’aurai cet instant important – et peut-être me tiendrai-je tout entier dans un coup d’œil terrible – Pas possible.

 

Les syllogismes altérés par l’agonie, la douleur baignant mille images joyeuses,

la peur jointe à de beaux moments passés.

Quelle tentation, pourtant, que la mort.

Une chose inimaginable et qui se met dans l’esprit sous les formes du désir et de l’horreur tour à tour.

 

Fin intellectuelle. Marche funèbre de la pensée.

 

                                                                                               …

 

 

 

 

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