///Caravage (1571- 1610 ) : « La Diseuse de bonne aventure »

Caravage (1571- 1610 ) : « La Diseuse de bonne aventure »

By | 2019-09-26T17:47:07+00:00 26 septembre 2019|Art, Peinture|0 Comments

Thème du tiers inclus:  Le Vol. Le Message de prudence.

Antagonismes en interaction : Ruse ~ Naïveté, Avenir ~ Présent, Complicité ~ Compassion, Présent ~ Avenir, Féminin ~ Masculin, Pauvre ~ Riche, Habit simple ~ Riches étoffes, Turban ~ Chapeau à plume, Nomades ~ sédentaires, Voyageur ~ Natif, Étranger ~ Autochtone, Humbles ~ Superbes, Conscience ~ Insu;  Ombre ~ Lumière

 

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Caravage (1571- 1610 ) :  La Diseuse de Bonne Aventure

 

 

Le Caravage ( 1571-1610) , souvent présenté comme un homme belliqueux aux moeurs dépravées, à la vie tapageuse et romanesque, passera la fin de sa vie en exil après avoir tué un homme en duel en 1606. Il exprime ici son goût pour les bohémiens et les vagabonds. Ce tableau est une scène de genre développée dans les Flandres. Il s’agit d’une commande de Gerolamo Vittirici, vice camerlingue du pape Clément VIII, associant deux autres tableaux : Le repos pendant la fuite en Egypte et la Madeleine repentante.

 

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Sous l’angle du tiers inclus

Les relations entre oppositions produisent du sens. Le sens est à la fois sous la dépendance des éléments en présence dans sa genèse et indépendant de ceux-ci dans sa nature. De chaque juxtaposition d’éléments, évènements ou phénomènes en opposition, émane une troisième valeur (tiers inclus). Ces rencontres vivent leurs interactions dans une dynamique du sens émanant de degrés variables d’actualisation et de potentialisation des antagonismes en présence.

De cette multiplicité d’antagonismes, émane une mosaïque de tiers inclus entrant eux mêmes en interaction. Le spectateur reçoit ce dédale de dialogues sémantiques enchevêtrés. Puis le message multiple et protéiforme chemine … Comme elle le fait du jeune homme, la diseuse de bonne aventure finit par envoûter le spectateur, lui aussi victime de la multiplicité d’afférences visuelles.

Le double sens du titre, son ironie, illustrent une autre opposition : La diseuse de bonne aventure s’avère être une faiseuse de mauvais coups : elle vole la bague. Opposition entre discours et actes, entre belles paroles et fourberie…  Les fumeuses prédictions masquent et contredisent une réalité bien plus prosaïque. L’annonce d’un avenir heureux anesthésie la vigilance dans un présent qui va s’annoncer fâcheux.

La composition du tableau révèle elle aussi de nombreuses oppositions.

Dans la moitié supérieure, les regards  échangés maintiennent le garçon sous emprise. Le jeu des mains occupe le centre de la moitié inférieure gauche. La moitié haute est le siège de la pensée, de la conscience et de l’attention, intense  et captive pour la jeune femme, moindre et effacée pour le jeune homme, la moitié basse est celle de l’action clandestine, où la manipulatrice prend le contrôle de la main de sa victime.

La diseuse utilise les techniques d’hypnose: la multiplicité et la variété des afférences sensorielles  engendre le relâchement de l’attention de la victime. Après la captation d’attention par la parole, puis par le regard, fait suite le double stimulus tactile  – paume de la main et doigts – ,  une sensation tactile masquant l’autre. La partie basse du tableau exerce une influence sur la partie supérieure. Les interactions s’exercent  selon les deux axes : horizontal et vertical.

Conséquence paradoxale : par son habilité, le pauvre triomphe du riche, l’humble du bellâtre.

 

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Le thème

Les jeunes gens du XVI ème siècle connaissent l’habileté des gitanes et savent leurs prédictions mensongères.

Le tableau dénonce la crédulité  et la futilité de la jeunesse. A aucun moment cependant, le jeune homme n’imagine se faire dérober sa bague après avoir donné une pièce pour ce petit moment d’amusement.

L’échange d’apparence anodin dissimule la malversation : l’ objet de valeur passe d’une main à l’autre. C’est à ce prix que le tableau fonctionne.

La succession des évènements présentés peut également suggérer quelques interprétations plus hasardeuses : en dé-baguant le jeune homme déganté, en lui « prenant son anneau », la gitane ne le fait-elle pas symboliquement advenir à la virilité ?  A contrario, en donnant à la femme le rôle dominant, Le Caravage ouvre-t-il  la porte à l’ambiguïté ?

L’objet subtilisé par la gitane est masqué par le peintre. Le jeune homme ne voit pas le piège, nous ne voyons pas non plus la bague.

Le naïf est ici un natif. Représenté en position antagoniste de celle de la femme nomade, il ne possède ni l’imagination de ceux qui voyagent, ni l’astuce ou la roublardise de ceux qui doivent se débrouiller pour vivre dans les méandres de la marginalité sociale.

 

Le tableau dans ses deux versions

Deux personnages, cadrés à mi-corps se détachent d’un fond neutre aux nuances de brun et de beige. Tous deux ont approximativement le même âge, ce qui majore leur écart social et celui de leurs expériences de vie.

A gauche, de face, la diseuse de bonne aventure, la Dingara, lteint basané, surnommée « L’ égyptienne», porte un vêtement traditionnel, couverture bicolore rouge et bleu sur l’épaule, fichu blanc noué sur la tête et collier. Elle esquisse une sourire.

A droite, de trois quarts, un jeune homme très élégant portant épée. Coiffé d’un chapeau à plumes, issu d’un cercle intellectuel ou amical romain, il est probablement Mario Minniti, artiste italien, ami du peintre ayant posé également pour le Bacchus des Offices. Il vient de retirer son gant droit, permettant ainsi à la bohémienne de lire l’avenir dans le creux de sa main. Ce gant, de noble facture, frontière tactile entre milieux sociaux si dissemblables, est alors porté par sa main gauche, près de l’épée comme un message subconscient de défiance ou en tout cas de vigilance envers la personne qui le lui a fait ôter.

Dans la première version ( 1594) , la main gauche fièrement campée sur la hanche, à côté du pommeau de l’épée, clame la force virile du jeune homme. Objectivement et socialement, il est  le puissant, celui qui est destiné par nature à dominer la situation. Mais sa main droite, celle qui devrait tenir l’épée, est dégantée, sans protection, déjà prise dans le piège des mains agiles de la gitane. Le jeu est fait, le rapport de force a tourné en faveur de la faiblesse apparente.

La gitane pousse ensuite son avantage.

La chiromancie, art de lire dans les lignes de la main, a longtemps été condamnée par l’église qui la considérait comme une science occulte au même titre que la nécromancie. Ce n’est qu’au XVII ème siècle que cette pratique perd sa sinistre réputation, notamment grâce à la parution du traité de chiromancie d’Aristote.

Les deux personnages sont éclairés par une vive lumière qui met en valeur les teintes chaudes de leurs vêtements.

Les doigts de la bohémienne se détournent de la paume du jeune homme alors qu’elle même détourne son attention par un regard séduisant. Profitant de la naïveté de la victime, la finaude lui subtilise son anneau doré alors qu’il l’écoute sa prédiction.

En 1543, après Galilée, dans un monde, un espace et un temps devenus infinis, le destin de l’homme est ébranlé. Souhaiter connaitre l’avenir illustre et souligne  les incertitudes de cette époque.

Trop occupé à écouter la prédiction de son avenir, le jeune homme est incapable de se rendre compte du larcin. Sa futile préoccupation de l’avenir le soustrait à la vigilance du présent.

Dans l’Iconologie de Ripa (1593), le panache symbolise les sens. Le plumet situé sur ce panache , soumis au gré du vent, illustre la faiblesse, la soumission, en opposition à la coiffe plus stable de la diseuse.

Là se situe sans doute le message du Caravage : ne pas se détacher de l’attention du présent par désir de connaitre un avenir encore en gestation. La scène met en garde contre les tromperies couvertes par des semblants de sympathie. Le spectateur, témoin de la scène, se trouve face à une ambiguïté : apprécier la ruse et la malice de la voyante ou éprouver de la compassion pour la naïveté de la victime.

La diseuse prédit l’avenir à celui qui a payé pour cette prédiction. Le jeune homme, entre destin et désir, est perturbé par l’attente de la prédiction, par la beauté de la diseuse et la pression sensuelle de la main qu’il ne regarde pas.

 

     Dans la seconde version ( 1595) ci-jointe, conservée à la pinacothèque capitoline de Rome, les deux personnages paraissent  moins juvéniles, plus murs tant dans leur habillement que dans leurs expressions ou leur gestuelle. Les couleurs sont plus soutenues, le col du jeune homme n’est plus la collerette d’un jabot mais un col droit. La diseuse a une position inclinée, une attitude plus avenante, plus souriante et séductrice. Le jeune homme conserve une position verticale, il parait plus adulte. Dans cette seconde version, comme dans la première, tous deux sont cependant toujours du même âge. La main gauche de la diseuse de bonne aventure tient plus fermement la main du jeune homme, son auriculaire n’est plus levé mais repose sur la main. Sa main droite, qui vole la bague, est plus éloignée de la base du doigt.

Le jeune homme ne porte plus de gants, l’épée de la première version dirigée vers l’avant, est remplacée par une rapière dirigée vers l’arrière, épée longue et fine, à la garde élaborée, à la lame flexible, essentiellement destinée aux coups d’estoc.

Les deux personnages paraissent plus matures, leur relation s’en trouve légèrement modifiée mais le thème reste identique: le vol est toujours rendu possible par la crédulité du jeune homme.

     La scène dénonce toujours la naïveté face aux tromperies, aux fausses prophéties, aux actes intéressés ou pervers. Elle dénonce indirectement les conséquences d’une vie trop éloignée des valeurs de l’Eglise…

Gardons à l’esprit l’intelligence et la subversivité du Caravage : en rendant le spectateur témoin d’une telle scène, ne le rend-il pas insidieusement complice du larcin?  Ne tente-t-il pas d’obtenir un « glissement moral » du spectateur dans une représentation où la coupable paraît finalement sympathique face à une victime presque grotesque et risible, coupable de sa presque arrogante assurance et de sa naïveté…

Dans chacune des deux versions, l’ensemble des antagonismes en interaction conserve la même base structurelle, mais en se nuançant, les oppositions modifient délicatement le message qui en émane. Les personnages ont légèrement mûri, les dialogues sémantiques ingénieusement évolué comme pour subtilement prévenir que, l’âge aidant, la prudence reste de mise…

« La figure de diseuse de bonne aventure illustre et renforce la condamnation morale d’un jeune fanfaron oisif qui cherche les plaisirs et veut ruser avec Dieu sur la prédiction du temps et son propre destin »

 

 

 

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