///Vénus et Cupidon. Bronzino.

Vénus et Cupidon. Bronzino.

By | 2019-02-27T18:28:05+00:00 12 février 2019|Art, Peinture|0 Comments

Thème du tiers inclus : L’amour

Antagonismes en interaction : Plaisir ~ souffrance; délices ~ dangers; fidélité ~ tromperie; jeunesse ~ vieillesse; jalousie ~ indifférence; amour filial ~ inceste; homosexualité ~ hétérosexualité; douleur ~ insensibilité; naïveté ~ perversité ; libertinage ~ puritanisme, aveu ~secret. etc…

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1. Agnolo di Cosimo, dit Bronzino, Allégorie du triomphe de Vénus.

Vers 1540-1550. Huile sur bois. (146 cm X 116 cm). National Gallery. Londres.

Le milieu humaniste très savant de Florence en 1545 dicte à Bronzino les éléments symboliques de ce tableau.

Autour de Vénus et de l’amour, une série de personnages représente des sentiments contradictoires: les joies mais aussi les peines. Plaisir d’un côté, fraude, jalousie, et autres passions de l’amour de l’autre. Les personnages ont des significations doubles: l’enfant jette des fleurs alors que son pied est transpercé par une épine, une chimère offre d’une main un rayon de miel, un dard de l’autre, elle a le visage d‘une enfant mais cache un corps bestial.

Vénus cache la pomme reçue de Pâris dans la main gauche et la flèche qu’elle retire à Cupidon de la main droite. La colombe est en bas à gauche du tableau. Cupidon sous la forme d’un adolescent à maturité sexuelle présente un caractère androgyne, adopte une position ambiguë, sa position évoquant la sodomie. Le visage et le corps sont en décalage. L’ambiguïté entre la position de Cupidon et le caractère hétérosexuel de la scène présentée est tangible.

L’enfant jetant des roses, un anneau de clochettes à la cheville gauche, insensible à l’épine qui lui transperce le pied droit incarne le plaisir ou la folie.

La créature au visage souriant, d’une main un rayon de miel, de l’autre main, sa queue armée d’un dard, incarne la Tromperie ou la Luxure. Le peintre joue la tromperie. Non seulement il peint les mains inversées, mais le miel est tenu par la main gauche, main dite de mauvaise augure et le dard empoisonné de la main droite (dite la bonne main).

La figure hideuse de gauche, représente la Jalousie ou le Désespoir

L’Oubli, dans le coin supérieur gauche, tente de tendre un voile sur la scène, mais en est empêché par le vieillard ailé avec un sablier figurant le Temps

Ce tableau illustre l’intemporalité des relations entre polarités, ici celles du domaine de l’amour et de l’affectif.

 

2. Historique de l’oeuvre

     Agnolo di Cosimo surnommé Il Bronzino, probablement à cause de sa peau foncée, est aujourd’hui connu sous le nom d’Agnolo Bronzino (1503-1572). Unique élève de Pontormo, l’un des initiateurs du maniérisme, Bronzino (1503-1572) devient après 1539 le peintre officiel de Cosme Ier de Médicis, dit Cosme l’Ancien (1519-1574), duc de Florence puis grand duc de Toscane. Sa réputation se répand à travers l’Europe.

     L’Allégorie du triomphe de Vénus répond à une commande de François Ier, féru d’art italien. Tableau dévolu à être caressé du regard dans l’intimité, son thème mythologique autorise toutes les ambiguïtés, érotiques et morales et prend un tour fort peu académique. En compliquant à l’envie la signification de l’œuvre, Bronzino rend habilement hommage au savoir du roi de France, adepte du déchiffrage de la symbolique des créations picturales et dont le contenu érotique du tableau satisfait la personnalité. Le tableau fut emmené à Vienne par Napoléon Ier en 1813, y resta jusqu’à 1860, date de son acquisition par la National Gallery de Londres.

 

3. Tiers inclus.

3.1. Rappel :

La logique du tiers inclus consacre la relation et l’interaction  entre éléments, évènements ou phénomènes.

L’allégorie de Vénus et Cupidon de Bronzino, comporte de très nombreux éléments, phénomènes ou sentiments antagonismes : Temps ~ oubli ; luxure ~ chasteté ; amour ~ haine ; jalousie ~ indifférence ; jeunesse ~ vieillesse ; bonheur ~ souffrance ; plaisir ~ douleur, sensibilité ~ froideur ; volupté ~ chasteté, naïveté ~ perfidie. Etc …

De la mise en tension de ces valeurs antagonistes présentées comme radicales ou déterminées, (dites polarités), la logique du tiers inclus propose une infinité de valeurs intermédiaires « T » (de Tiers inclus), contenant à des degrés divers un certain degré d’actualisation ou de potentialisation de l’une et l’autre de ces polarités, oppositions, ou contradictions en opposition.

Ces troisièmes valeurs « T » dites « Tiers inclus » ne sont elles-mêmes jamais définitivement fixées ou absolutisées. Elles contiennent la dynamique découlant des relations entre antagonismes … Si la différence isole les oppositions l’une de l’autre, l’écart les découvre l’une par l’autre en les faisant sortir des leurs radicalités respectives et les ouvre l’une à l’autre par  » l’entre ».

L’écart est processuel et fécond. L’écart déploie et promeut.

A titre d’exemple, la luxure n’est luxure que par la notion de la chasteté, la jalousie par celle de l’indifférence, la sensibilité par la froideur. Etc… La coexistence oppositionnelle de chacune de ces polarités engendre un « entre » indéterminable, en constant mouvement, dont la multiple conjonction crée une mosaïque symbolique autour du thème de l’amour. Ces « entre » ne sont possibles que par la juxtaposition non radicale, donc non purement dualiste des polarités. Leur mystérieuse caractéristique est d’être d’une « nature » différente de celle des éléments ou polarités qui les composent, bien qu’indissociable de celles-ci.

 

3.2. Le tableau

La multiplicité des antagonismes présentés permet une multiplicité de tiers inclus pouvant eux mêmes entrer en interrelation et engendrer l’émanation d’autres tiers inclus d’échelles ou de strates variables. La lecture de ce tableau est une somme de corrélations interdépendantes susceptibles d’émouvoir le spectateur à d’innombrables niveaux d’analyse et de perception. Mais ce tableau n’est pas  la simple somme de ces antagonismes, il est une mouvance de ces tiers inclus dynamiques, de ces « entre » en interaction, indéterminés, mouvance elle même en interaction avec le spectateur, son degré de connaissance, son implication  et sa sensibilité à la beauté.

Du simple sentiment de beauté à l’analyse complexe des éléments symboliques, chacun reçoit selon son degré de curiosité, d’investissement culturel ou didactique,  la beauté et le message adressés par Bronzino. Rappelons que ce tableau n’était initialement pas destiné à un large public mais à des connaisseurs avertis.

 

4. Les personnages.

4.1. Vénus et Cupidon : Présentation et mythologie s’y rapportant.

     La scène centrale représente Vénus et son fils Cupidon tendrement enlacés. Vénus (Aphrodite chez les grecs) est identifiable à la pomme d’or qu’elle tient dans la main gauche, pomme que Pâris lui avait remise à l’issue d’un concours :

Mythologie : Aux noces de Pélée et Thétis sur l’Olympe, tous les dieux sont invités sauf Eris, déesse de la Discorde. Pour se venger, celle-ci leur jette une pomme d’or avec la mention : « Pour la plus belle ». C’est la « pomme de la discorde ». Trois déesses revendiquent alors le fruit, Héra, Athéna, et Aphrodite. Afin de mettre un terme à la dispute, Zeus ordonne à Hermès d’emmener les déesses sur le mont Ida, à charge pour Pâris de désigner la gagnante. Le jeune homme accorde finalement la pomme à Aphrodite, déesse de l’amour, qui lui a promis l’amour d’Hélène.

 

Cupidon (Éros chez les grecs) est présenté sous la forme androgyne d’un adolescent à maturité. Il est le fils de Mars et de Vénus (Aphrodite). Il est le dieu de l’Amour et de la passion. Son nom vient du mot Cupido signifiant le désir.

Son visage enfantin et son corps adulte ne correspondent pas. Il existe une ambiguïté voire une ambivalence entre la position adoptée et le caractère hétérosexuel de la scène présentée. Cupidon est en général présenté muni d’un arc et d’un carquois de flèches. Les flèches symbolisent le désir dans le cœur des hommes et des dieux.

     Vénus tient dans sa main l’une des flèches de son fils Cupidon. Cette mise en scène mythologique autorise l’artiste à peindre une scène d’inceste. Cupidon pose sa main droite sur le sein de Vénus et l’embrasse d’une manière qui n’a rien de filiale en rapprochant la tête de sa mère avec sa main gauche. (Vénus passe très légèrement la langue). Les corps sont représentés dans des postures très artificielles (cambrure de Cupidon, position semi-assise et bras levé de Vénus) constituant une des caractéristiques du maniérisme. Il ne s’agit pas de refléter une réalité mais de créer une œuvre d’art jugée suprêmement élégante par une petite minorité de connaisseurs. Au 16e siècle, le tableau n’était évidemment pas destiné à être exposé mais à stimuler l’intérêt des aristocrates et des rois pour la création artistique. Une telle composition devait décorer les appartements privés des puissants, mais les bourgeois et a fortiori le peuple de l’époque ne pouvaient imaginer son existence. La grande liberté de l’artiste résulte de cette convention avec le commanditaire.

Mythologie : Jalouse de la beauté parfaite de Psyché, Vénus la déesse de l’amour, demande à son fils Cupidon de rendre Psyché amoureuse de l’homme le plus laid de la terre. Heureusement pour Psyché, ce fut Cupidon, blessé par l’une de ses flèches qui tomba amoureux d’elle. Il lui propose alors de vivre ensemble la nuit, mais lui interdit de chercher à savoir qui il est. Victime de sa curiosité, Psyché allume une lampe durant le sommeil de Cupidon qui se réveille. Trahi, il s’enfuit. Amoureuse, Psyché va tout faire pour le reconquérir. Elle finira par le retrouver après beaucoup d’épreuves, grâce à l’aide de plusieurs dieux.

Alors, Zeus, le dieu des dieux annonce le mariage d’Eros (Cupidon) et Psyché devant les dieux de l’Olympe. Psyché accède à l’immortalité. Cupidon et Psyché eurent une fille, qu’ils nommèrent Volupté (plaisir).

     Vénus enlacée, porte un double diadème sur lequel est posé une statuette rappelant sa propre position. Elle tient la flèche. Elle est menacée par des personnages inquiétants et maléfiques surgissant des profondeurs du tableau. Le mal, défini par la religion, est omniprésent.

La représentation du désir sexuel nécessitait au 16e siècle des péripéties mythologiques et des conventions esthétiques. Vénus et Cupidon apparaissent ainsi dans des postures très éloignées de tout réalisme et leurs corps sont traités en statues de marbre. Toutes les imperfections du corps humain sont bannies: il s’agit de dieux à la plastique parfaite, pouvant se comporter d’une manière interdite aux humains. Vénus tient la pomme de Pâris dans la main gauche et la flèche dans la main droite.

L’Allégorie avec Vénus et Cupidon comporte ainsi, encadrant la scène érotique centrale, six personnages ayant chacun une signification cachée.

 

4.2.  A droite de Vénus, un putto (angelot nu et ailé dans les représentations artistiques).

Le putto est presque toujours, tel ici, un garçon mais ce peut aussi être un ange souriant. Il fait le geste de lancer des roses vers Vénus. Ce faisant, il a marché sur une épine et son pied saigne au dessus de la commissure entre le deuxième et le troisième orteil droit, rappelant ainsi l’ambivalence de la rose et de son épine. L’enfant turbulent, dont le geste anime la scène, semble indifférent à la douleur provoquée. L’amour a aussi ses épines. Le visage de ce putto semble en écho de celui de Cupidon, il lui ressemble et le regarde. Sa coiffure est identique.

 

 

4.3. La petite fille située derrière le putto. (parfois qualifiée de Chimère)

Le visage de la petite fille située derrière le putto est associé à un corps composite (patte de lion, queue de reptile). Un monstre à visage de miel dont l’expression est toutefois suspecte d’hypocrisie et de fausseté.  En offrant à Vénus un rayon de miel et en cachant le dard, elle incarne la tromperie, la luxure ou encore la femme tentatrice, vieux mythe chrétien de l’Ancien Testament. Son diadème comporte une seule rangée et répond à celui de Vénus qui en comporte deux.

Elle a un visage d’enfant mais présente un corps bestial. Ceci évoque le constant changement de forme de Thétis, épouse de Pelée au mariage desquels Vénus reçut la pomme de la discorde qu’elle porte dans la main gauche.

Mythologie : Thétis, grâce à la complicité de Protée, changeait continuellement de forme (Lion serpent, feu, seiche, arbre, eau … ). Don qu’elle utilisait pour échapper à son futur époux Pelée car il était simple mortel. Il finit cependant par la retrouver et l’attacha avec des chaines.

 

4.4. Les masques placés au pied du putto ( en bas à droite du tableau)

Les masques placés au pied du putto, regardant dans la direction de Vénus sont ceux d’une nymphe et d’un satyre.

 

 

                          4.5. La femme hurlante ( à gauche du tableau)

La femme hurlante située à gauche est interprétée comme représentant les affections psychologiques (telle la jalousie) naissant de l’amour. Des études plus récentes ont associé cette figure à la syphilis. Les hurlements représentant la folie causée par cette maladie du nouveau monde qui avait gagné l’Europe et pris des proportions endémiques au XVI ème siècle.

 

 

4.6. Le vieil homme barbu tenant le voile bleu.

Il porte un sablier sur son épaule droite et représente le temps. Il dirige ses yeux écarquillés vers la figure de l’Oubli, face crispée dénuée de boîte crânienne. Il semble vouloir empêcher l’oubli de recouvrir d’un voile la scène érotique. Le passage du temps efface toute chose. Sa musculature disproportionnée occupe la partie supérieure du tableau qu’il recouvre ainsi de sa puissance. Sa peau est plus sombre.

 

4.7. La figure de l’oubli:  En haut à gauche apparaît la figure de l’Oubli, semblable à un masque à l’expression horrifiée devant l’amour incestueux de Vénus et Cupidon. L’Oubli tient également le voile bleu qu’il semble disputer au Temps. La ligne noire qui borde et délimite l’arrière de ce visage féminin et la partie supérieure de l’oreille, signe non pas le cuir chevelu, mais l’absence de boite crânienne, illustrant ainsi l’oubli.

 

 

4.8 . La colombe en bas à droite du tableau est symbole de fidélité

On aperçoit l’ébauche très incomplète d’une autre colombe comme en miroir du visage de celle qui occupe la partie inférieure gauche du tableau. Ce couple de colombes, illustrant la fidélité, est menacé de piétinement par le pied droit de Cupidon.

 

 

 

5. Les interactions antagonistes entre personnages

Ce tableau satisfait la fascination-répulsion pour l’érotisme que pouvait ressentir l’élite à laquelle il était destiné. La scène d’inceste, sujet principal, est encadrée par un ensemble allégorique rappelant les grands principes moraux et religieux de l’époque. Cet exercice justifie aux yeux des initiés de Florence et de la cour de France, la représentation de l’amour physique en transgression sublimée des préceptes religieux.

 

5.1. Cupidon :

Cupidon présente en lui même de nombreux antagonismes : visage enfantin associé à un corps adulte plutôt masculin, dont la position ambiguë évoque l’homosexualité. Sa main droite touche le sein gauche de Vénus, dans un geste lui aussi ambigu, à la fois puéril et sexuel.

Une fable de l’Antiquité grecque dans un épisode des Idylles du poète bucolique Théocrite (III ème siècle avant JC) relate un épisode de l’enfance de Cupidon.

Mythologie : On y raconte que Cupidon /Eros /Amour (dieu du désir) vola du miel à des abeilles qui le piquèrent. Il se plaignit à sa mère Aphrodite /Vénus (déesse de l’amour terrestre) qu’il était injuste qu’une si petite créature (l’abeille) provoquât autant de douleur. A quoi Vénus lui répondit que Cupidon, lui aussi, était petit, mais que ses flèches de l’amour pouvaient, elles aussi, faire très mal.

Douceur sucrée comme le miel ou amertume et douleur brûlante, ce thème de l’amour sera repris à plusieurs endroits dans ce tableau.

Antagonismes : Enfant ~ Adulte ; Homme ~Femme, Geste puéril ~ geste sexuel ; Amour filial ~ Inceste ; Baiser filial ~ Baiser sexué.

5.2. Vénus.

Vénus a la peau marbrée. Elle tient la pomme dans la main gauche, la flèche dans la main droite, comme en réponse à deux autres binômes :

  1. Celui de la jeune fille chimérique qui porte le miel dans la main gauche (droite inversée) et le dard dans la main droite (gauche inversée)
  2. Celui du Putto qui jette les fleurs et dans le pied duquel s’enfonce une épine.

Ces binômes illustrent l’ambivalence de l’amour tant spirituel que physique.

 

5.3. Le Putto.

La rose a aussi ses épines. Tel l’amour, combinaison de plaisir et de souffrance. Sa cheville gauche porte des clochettes, note de joie. Il ne semble pas souffrir alors que son pied droit est traversé par une épine. Il jette des pétales de roses sur la scène principale.

5.4. La petite fille chimérique

Son diadème est comparable à celui de Vénus mais ne comporte qu’une seule rangée. Ses mains sont inversées, la droite est à la place de la gauche et inversement, symbolisant la tromperie. Il y a écho entre le dard de la main droite inversée et la flèche tenue par la main droite de Vénus; ainsi qu’entre le miel tenu dans la main gauche inversée et la pomme placée dans la main gauche de Vénus.

Echo également entre le dard de l’abeille et le miel produit par celle-ci. Le regard de cette petite fille est dans le vague, comme absent, alors que les regards de tous les autres personnages sont beaucoup plus expressifs et précis. Son visage enfantin dégage une expression captieuse. Elle est comme la conscience fourbe de la scène. (Elle porte le même diadème mais d’une seule rangée). Son corps et ses jambes ne correspondent pas à son visage. ( patte de lion et queue de serpent)

Mythologie : La fable antique s’enrichit d’une dimension moralisatrice, que confirme en 1528 la traduction en latin proposée par le réformateur luthérien Philippe Mélenchton (1497-1560), et qui apparaît sur une Vénus de Cranach de 1532, tableau ci-dessous, conservé à Munich :

« DUM PUER ALVEOLO FUTATUR MELA CUPIDO/ FURANTI DIGITUM CUSPIDE FIXIS APIS/ SIC ETIAM NOBIS BREVIS ET PERITURA VOLUPTAS/ QUAM PETIMUS TRISTI MIXTA DOLORE NOCET. » Alors que Cupidon volait du miel de la ruche / Une abeille piqua le voleur sur le doigt / Et s’il nous arrive aussi de rechercher des plaisirs transitoires et dangereux / La tristesse vient se mêler à eux et nous apporte la douleur.  L’inscription versifiée latine du tableau de Copenhague (1530) était très proche: « Car, de même que Cupidon dérobe le miel de la ruche/ et que l’abeille pique le voleur avec son dard /, de même est pour nous la brève et transitoire volupté que nous cherchons/. Elle nuit par une douleur mélangée ».

L’association du miel et du dard de l’abeille est en rapport avec l’histoire de Cupidon. Nous verrons plus tard qu’il existe également un lien entre la pomme et le miel.

Antagonismes :  Visage enfantin ~ Corps bestial ; Main droite ~ Main gauche ; Douceur du miel ~ Dard de l’abeille ; (en écho du fruit et de la flèche tenues dans chacune des mains par Vénus). Douceur sucrée de l’amour ~ Douleur brûlante.

 

5.5. La nymphe et le Satyre

La binarité est également présente sous la forme des deux masques, en bas à droite du tableau, celui d’une nymphe et celui d’un satyre, évoquant la sensualité, les deux âges de la vie mais aussi le féminin et le masculin.

Antagonismes : Jeunesse ~ vieillesse ; féminin ~ masculin ; moralité ~ immoralité ; naïveté ~ perversité.

 

5.6. La femme hurlante

Cette figure sombre, est considérée comme une personnification de la Jalousie. Elle est également aujourd’hui identifiée comme celle de la Syphilis, maladie du Nouveau Monde qui avait probablement fait son entrée en Europe et pris des proportions endémiques au XVIème siècle. ».

Antagonismes : Jalousie ~fidélité, maladie ~ pureté.

 

5.7. Le temps et l’oubli

L’Oubli tente de tendre un voile bleu, possible allégorie céleste, sur l’ensemble de la scène, mais il en est empêché par le Temps, l’énergique vieillard à droite (de récentes interprétations le considèrent comme une allusion aux effets à retardement de la syphilis). Il est possible que ce soit Saturne, dieu du temps qui signifie que le temps dévoile et met la vérité au grand jour, nous permettant de recouvrer la mémoire, abusée par la tromperie des sens.

Sous l’angle du tiers inclus, une conjonction d’antagonismes d’éléments, événements ou phénomènes, ne se déroule pas dans le temps, mais déroule son temps ; elle est, de par l’actualisation ou la potentialisation relative des antagonismes, la condition même d’un temps et génère son temps propre.

Ce temps n’est pas celui de la logique binaire qui détermine clairement et radicalement le temps continu. Dans la logique dynamique du contradictoire, le temps n’est en rien comparable. Il est autre. Il est sien:  Le temps émane de l’antagonisme contradictoire.

Selon cette logique, la dynamique contradictoire génère ainsi son propre temps, et non l’inverse. C’est seulement lorsque l’identité entre en conflit avec la diversité, ce qui constitue la notion même de changement, que le temps se manifeste.

Antagonismes : Temps ~ oubli.

 

5.8. La colombe

On aperçoit partiellement la tête d’une seconde colombe. Le couple est menacé d’écrasement par le pied de Cupidon.

Antagonismes : Fidélité ~ infidélité

 

 

 

6.  Les antagonismes entre objets ou symboles.

6.1. Flèche ~ Pomme

La flèche est le symbole du destin. Elle est associée à l’éclair et à la foudre (coup de foudre). Dans la carquois de Cupidon, ange de l’Amour depuis la mythologie romaine, on trouve les flèches de l’amour. Ces flèches d’argent symbolisent les pointes du désir tant dans le coeur des dieux que dans celui des hommes. Lorsque Cupidon lance ses flèches, deux êtres tombent amoureux.

La pomme symbolise la tentation, l’immortalité, la sagesse, le pouvoir, l’amour. Associée au péché originel, elle est le fruit défendu auquel Adam et Ève ont succombé.

La pomme relate toutefois ici le thème mythologique de la discorde relaté plus haut.

Antagonismes : Coup de foudre ~ tentation ; union ~ discorde

 

6.2. Flèche ~ Dard

Si la flèche et le dard partagent la fonction de piquer, la flèche de Cupidon induit l’amour, le dard la souffrance.

Antagonismes : Amour ~ souffrance.

 

6.3. Miel ~ Dard

Les alvéoles collées les unes aux autres, abritent les jeunes abeilles à différents stades de leur croissance. (œufs, larves, nymphes). Le miel représente la douceur, la guérison et l’agrément. Il est aussi nourriture, symbole d’immortalité et de résurrection dans le monde antique.

Le dard, de par sa forme de harpon qui l’empêche de sortir après la piqûre, contraint l’abeille à abandonner une partie de son abdomen pour se libérer, et la condamnant à plus ou moins court terme.

Antagonismes : Douceur ~ souffrance ; immortalité ~ mort,

 

6.4. Abeille ~ Serpent

Sur le plan symbolique, l’abeille (illustrée par le rayon de miel et le dard) et le serpent (présent ici dans le corps de la jeune fille chimérique) sont analogues et complémentaires. Tous deux piquent et inoculent le feu dans la chair. Si l’abeille s’envole, le serpent lui, se hisse dans l’arbre du milieu du jardin d’Eden ou le long du caducée, deux symboles reliant la terre et le ciel.

Si l’abeille symbolise la fécondité et la vie et la résurrection, le serpent peut lui symboliser la mort. Il apparaît dans les illustrations du récit de la tentation d’Adam et Ève où il symbolise le tentateur, le mal, le péché ainsi que l’avènement de la mort.

Antagonismes : Fécondité ~ mort ; ciel ~ terre.

 

6.5. Pomme ~ Miel

Les enseignements juifs anciens affirment que le Jardin d’Éden était imprégné d’une forte odeur de pommes et, dans certains écrits, est connu comme « le verger saint ».

Roch Hachana est la célébration de la création, mais aussi l’anniversaire de la création de l’humanité avec Adam et Ève dans le jardin d’Éden. Le roi Salomon, dans son Cantique des Cantiques, associe l’amour de Dieu et le pommier. Le miel représente la richesse et une bonne vie, il est considéré comme une denrée précieuse dans les temps anciens.

A l’occasion de Roch Hachana,   » Il est d’usage de manger des pommes douces trempées dans du miel et de dire: que la nouvelle année soit douce  » (O.H. 583, 1).

Les sages parlent de la terre comme étant une pomme. La tradition kabbalistique rapporte que la valeur numérique du mot miel-en hébreu: devach est identique a celle du mot femme en hébreu: icha. La femme est une créature de Dieu donnant la vie. Le miel symbolise ainsi lui aussi la vie. En trempant la pomme dans le miel, l’homme prie Dieu d’accorder au monde (la pomme) une année pleine de vie (le miel). Par ce geste, l’homme espère atteindre la clémence de Dieu en lui  » rappelant  » sa faiblesse.

On peut également trouver une autre signification à cette coutume: Adam et Eve furent créés un jour de Roch Hachana dit le Midrash. L’interdiction de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal fut donnée à Roch Hachana. Eve en a mangé ce même jour. Le Midrash dit encore que le fruit interdit était un cédrat.

Il y a identification de la pomme au cédrat. D’où leur assimilation.

D’autres interprétations proposent que tremper la pomme dans le miel signifie que la connaissance (la pomme identifiée au cédrat, arbre qui produit son fruit avant ses feuilles) et la femme (le miel) ne forment qu’une seule entité. La faute originelle commise à Roch Hachana trouvant ainsi sa  » réparation « .

Antagonismes : Tradition ~ avenir, faute ~ réparation

 

6.6. Sablier ~ Absence de crâne

Saturne est l’équivalent romain du dieu grec Cronos.

Saturne a comme attribut le sablier, car en tant que Dieu, il est le symbole d’une fin et d’un début, de la succession d’un règne comme des saisons. Il est souvent assimilé au dieu du temps. En tant qu’astre, Saturne est la dernière planète visible à l’œil nu de notre système solaire, elle est à la frontière du visible et de l’invisible et les anciens la considérait comme la porte des Dieux, donnant accès à la transformation de l’homme ancien en homme nouveau et régénéré.
La planète Saturne est à l’opposé du Soleil, car là où le Soleil représente la vie, Saturne en représente la fin.

Antagonismes : Temps ~ Oubli, vie ~ mort.

 

6.7. Diadème double de Vénus ~ Diadème simple de la jeune fille

Le diadème de la jeune fille est comparable à celui de Vénus mais ne comporte qu’une seule rangée de perles. Le diadème de Vénus porte une émeraude et une statuette suggestive.

L’émeraude est censée protéger l’amour et la fertilité, elle était à Rome l’attribut de Vesta et de Vénus. Cette émeraude est située dans l’entre jambe de la statuette située sur ce diadème.

Antagonismes : Conscience ~ légèreté ; fidélité ~ adultère.

 

6.8. Main droite ~ Main gauche

D’un point de vue symbolique, la main droite est assimilée au bien, la main gauche assimilée au mal. Ici la main droite porte le dard et la main gauche porte le rayon de miel. Mais les mains sont inversées, rendant ainsi complexe la représentation symbolique.

Antagonismes : Amour ~ tromperie ; vérité ~ mensonge.

 

6.9. Visage humain ~ Corps de lion, Queue de serpent.

Queue de serpent : le serpent symbolise la tentation, le mal, le péché ainsi que l’avènement de la mort, mais par sa mue et son changement de peau, il symbolise également le renouveau, le changement,

Le lion est le symbole de la puissance, de la domination, de la fierté, de la sagesse, de la générosité et de la vigilance, il évoque la majesté, la monarchie, la force, la suprématie. Il est un symbole solaire de force, de puissance, de souveraineté et de royauté. Pour ses caractéristiques, le lion fut également un symbole de prédilection pour représenter Vénus.

Antagonismes : Réalité ~fiction ; péché ~ sagesse ; changement ~ stabilité.

 

 

7. Allégorie avec Vénus et Cupidon :

Vu sous l’angle de la logique du tiers, de la multiplicité de relations antagonistes rayonne une multitude de tiers inclus. Ces tiers inclus se situent dans « l’entre » de ces éléments, événements, phénomènes ou situations antagonistes. Les positions des curseurs de ces « entre », varie selon les degrés d’actualisation et de potentialisation des polarités dont ils procèdent.

Cette constante variabilité ainsi que les relations qui se créent entre ces tiers, constitue une mosaïque d’une extrême complexité, kaléidoscope en mouvement de leurs propre relations, y compris celle qui les lie au spectateur dont non seulement la sensibilité à la beauté mais aussi la perception symbolique varie selon les degrés d‘intérêt, de culture, de connaissance ou de volonté d’analyse.

Bronzino enracine avec enthousiasme le sublime de l’amour dans la prolifération de ces îlots où s’ancrent notre faculté d’imagination et notre pensée rêveuse. Îlots de l‘ Aisthésis, (αἴσθησις)  perception à degrés divers, non seulement par les sens mais également par l’intellect.

Le temps et l’oubli surplombent l’ensemble de ces oppositions et polarités qui, selon la logique du tiers, génèrent leur propre temps.

Le personnage du temps retient le voile que celui de l’oubli tente de déployer sur l’ensemble de la scène. Leurs actions se neutralisent, figeant ainsi la dynamique de la mosaïque des composantes en tension composant les multiples antagonismes de l’amour.

 

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Par la « Rencontre » d’oppositions,  ce tableau de Bronzino, illustre la complexité de l’amour et l’indétermination de toutes ses composantes.

Dans  l’ « Entre » des amants, le terme « Rencontre« ,  dit le seul rapport à l’autre en temps qu’Autre, tant que ne s’est pas encore établi de rapport  à l’Autre le dés-appropriant de sa qualité d’ « Autre ». * C’est en quoi la « Rencontre » des amants se distingue de la « Relation« .  La « Relation » défait la rencontre. La « Relation » intègre l’Autre » quand la « Rencontre » le  découvreToutes les oppositions de ce tableau inter-agissent et se rencontrent. Lorsque les amants nouent une « Relation« , ils ne se rencontrent plus :  l’ « Autre » devient alors relatif à soi, en voie d’assimilation. Lorsque s’installe la Relation avec l’Autre, l’Autre n’est déjà plus autre.

La « Rencontre » maintient l’écart, l’écart permet le tiers inclus, ouvre une distance qui fait apparaitre de l’autre. « Rencontrer », c’est entrer au plus près,  » en présence » de cet Autre resté autre, dont l’écart se nourrit  en perpétuel devenir, dans une perspective non figée.

La « Relation » stabilise et fige, installe et ramène l’Autre à soi. La  » Rencontre » s’efface alors et se perd dans la « Relation« .

L’écart préserve l’altérité de l’autre. L’écart préserve l’égard et sauve de la familiarité. L’écart sauvegarde le regard.

 

L’allégorie de Vénus et Cupidon est Rencontre

 

… Mais tout comme la vie, l’amour peut aussi être seulement vécu, dans l’intime de l’émotion, dans la profondeur de cet intime, dans son inouï, sans tenter d’en saisir la complexité, sans compromettre ou ternir la rencontre …

 

 

 

 

 

 

  • F. Jullien, De l’écart à l’inouï, Ed L’herne

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