///Lorenzo Lippi : « Allégorie de la simulation » Une analyse nouvelle réfute le titre de ce chef-d’oeuvre

Lorenzo Lippi : « Allégorie de la simulation » Une analyse nouvelle réfute le titre de ce chef-d’oeuvre

By | 2021-09-09T11:14:12+02:00 30 août 2021|Art, Peinture|5 Comments

Lorenzo Lippi

« Allégorie de la simulation »

ou non … ? 

 

Autre logique …, autre compréhension

de ce chef-d’oeuvre

 

La logique du tiers inclus nous propose une autre interprétation

En 1988, un consensus d’analystes modifie le titre de ce chef d’œuvre de Lorenzo Lippi , originellement intitulé « Femme au masque » et le nomme « Allégorie de la simulation », attribuant ainsi au modèle représenté sur ce tableau l’illustration d’un présumé caractère féminin : la femme serait mensongère, hypocrite, dissimulatrice et théâtrale.

Cet article proposera une toute autre compréhension de ce tableau.

La démarche consistera en une analyse détaillée des oppositions et antagonismes qu’il comporte, de leurs interactions, des tensions qui en émanent;  permettant l’éveil de significations et interprétations échappant à une analyse strictement binaire  masque / mensonge ou masque / hypocrisie.

 

Thème du tiers inclus : Le passage de jeune femme à femme, la prise de conscience du monde.

Antagonismes en interaction : Jeune femme ~ femme, Visage ~ Masque, Visage ~ Grenade, Masque ~ Grenade, Lumière ~ Ombre, Vérité ~ Mensonge, Parler ~ Taire, Stérilité ~ Fertilité, Vie ~ Mort

 

***

 

Être toscan à la mode des florentins, des pisans, des Lucquois, des Arétins, ne rapporte rien dans une Italie qui se fie davantage au masque qu’au visage et de ce fait tient les Toscans en haine, parce qu’ils sont des pieds à la tête un seul visage découvert.

Les Siennois aussi ne sont qu’un seul visage, sous le masque. Un masque qu’on dirait peint par Duccio, le Duccio de la Madone  Rucellai, de la Madone de Crevole,  et de la Maesta.

Sous la peau de magnolia qui a la transparence et la luminosité de la porcelaine, au fond des yeux, on devine l’esprit cruel qui est le propre des Toscans, ce très cruel esprit qu’on retrouve non seulement chez Cecco Angiolieri mais chez vous les Siennois, elles ont quelque chose de courroucé dans le visage, une ombre sévère, presque de colère, entre le nez et la bouche, au centre des yeux tristes*.

* Malaparte, Ces sacrés toscans, Le livre de poche, p.60.

 

***

  

SOMMAIRE

                                                         1    Le tableau

                                                         2    La jeune femme

                                                         3    Main droite et masque:

                                                         4    Main gauche et grenade

                                                         5    Nouvelle interprétation

 

Femme au masque

ou

Allégorie de la simulation

vers 1650, Lorenzo Lippi

1       Le tableau

 

1.1   Le peintre (1606-1665) :

Lorenzo Lippi est un artiste lettré de Florence. Il y mène une carrière de peintre et de poète. Ce tableau, dont la dimension réaliste et le travail sur la lumière caractérisent sa palette, est une parfaite illustration du goût marqué, à Florence, pour le portrait allégorique.

1.2   Femme au masque ou Allégorie de la simulation

Intitulé « Allégorie de la Simulation », il est réalisé par Lorenzo Lippi, vers 1640-50. On peut l’admirer au Musée des Beaux-Arts d’Angers. Provenant d’une collection privée, il fut donné au musée en 1886.

Tableau énigmatique, il connut d’autres titres : « La femme au masque » ou encore « La jardinière au masque ». Ce n’est qu’en 1988 qu’il sera finalement intitulé «L’allégorie de la simulation »,

1.3   Composition

Portrait en buste de trois quarts d’une jeune femme tenant un masque dans la main droite et une grenade ouverte dans la gauche.

Trois éléments essentiels se dégagent : le visage, le masque et la grenade. Les deux premiers apparaissent sur fond noir, le troisième sur le fond bleu de la robe.

Le fond noir, conjugué à la lumière provenant de la gauche, fait naitre des effets d’ombre et de lumière sur le vêtement, les mains et les avant-bras. Ils accentuent par contraste le modelé du visage émergeant de la pénombre.

Ce visage impassible peut évoquer un calme intérieur mais également une froide indifférence, ce que suggère le regard baissé vers le spectateur qu’elle parait ainsi dominer. Un certain mépris est décelable à travers le dessin de la bouche.

1.4   Analyse

L’analyse qui suit est réalisée sur la base de la logique dynamique du contradictoire après étude détaillée des éléments isolés du tableau, ensuite réunis pour une compréhension globale. La perception d’ensemble émanera de la dynamique des rapports mutuels au sein d’une mosaïque d’informations ou éléments contradictoires, d’expressions antagonistes en tension et interaction réciproque, que notre rétine transmet à notre cerveau, incapable de les assimiler isolément. Ce chaos de perceptions infra-conscientes compose l’impression générale de mystère de l’œuvre. La similitude d’aspect du col de la robe et des manches établissant un lien, un dialogue entre les trois principaux éléments du tableau (visage, masque, grenade)

Notre interprétation différera sensiblement de celles jusqu’à présent admises, allant jusqu’à reconsidérer l’intitulé même du tableau « Allégorie de la simulation ».

2       La jeune femme

2.1   Le visage

Le visage est présenté de trois quarts en inclinaison gauche modérée et légère extension. Il est arrondi, ni vraiment adulte ni vraiment enfantin. La rotation de la tête est légèrement plus importante que celle du corps, nourrissant l’impression de mouvement vers la gauche.

La partie droite du visage est éclairée, sa partie gauche plus sombre, ombragée notamment dans sa fraction la plus latérale

Ce courant lumineux assombrit l’expression du visage dans sa moitié gauche, lui donnant une expression plus grave.

2.2   Les yeux

  • Œil droit : L’œil droit est un peu plus ouvert que le gauche.

Les expressions pouvant lui être attribuées sont :  Intelligent, attentif, interrogateur, juge, scrutateur, éveillé. Isolément, il pourrait suggérer une ébauche d’ironie.

 

  • Œil gauche : La paupière de l’œil gauche est plus basse,
  • Les expressions pouvant lui être attribuées sont : Intelligent, réfléchi, méfiant, triste, blessé, critique, douloureux, pensant, détracteur, dépréciateur, voire accusateur et méprisant.

 

  • Le regard exprime ainsi la relation issue de la réunion des expressions de chacun des deux yeux.

Légèrement oblique, distant, observateur, triste, il est baissé vers le spectateur, suggère une forme de défiance, de domination ou de mépris, accentué par l’expression de la bouche.

2.3   Les sourcils

  • Le sourcil droit : En position neutre
  • Le sourcil gauche : Sa position légèrement surélevée, peut suggérer l’étonnement, en contraste modéré avec la fermeture de l’œil.

2.4   La bouche

  • La lèvre supérieure : Douce, détendue, à peine souriante
  • La lèvre inférieure : Très légèrement boudeuse, impression soulignée par l’ombre qui la sépare du menton.
  • L’expression globale de la bouche procède de ces deux dessins : très léger mépris maitrisé, la bouche est taiseuse. Son silence accentue l’expression du regard.

2.5   Le nez

La narine gauche est plus visible en raison de la position de ¾ du visage. Le nez est droit, proportionné à l’ensemble.

2.6   L’oreille

L’oreille droite n’est pas visible du fait de la position du visage.

L’oreille gauche est en grande partie recouverte par les cheveux

2.7   Les ombres

Les moitiés droites du visage et du cou sont éclairées, l’ombre recouvre une bonne partie de la moitié gauche. Cette partie assombrie rend l’expression du visage, plus mature, plus réfléchie.

2.8   Les cheveux

Les cheveux sont lâchés à droite, attachés à gauche, en résonance de l’expression de maturité produite par les ombres.

2.9   La coiffe

Comme les cheveux, la coiffe est lâchée à droite, tenue à gauche, renforçant cette résonance de maturité déjà produite par les cheveux et les ombres.

2.10   Hémiface droite ~ hémiface gauche

Œil droit, sourcil, hémi-bouche, cheveux et coiffe, lumière : L’ensemble produit à droite une impression plus jeune, en contraste avec l’hémiface gauche, plus mûre.

2.11  Le corsage

Le décolleté serait celui d’une femme adulte alors que l’absence de bombement de la poitrine conforterait la représentation d’une femme jeune. Contraste également entre un léger empâtement de la partie haute du thorax et le cou fin d’une femme jeune.

2.12  Analyse

Certains observateurs voient dans le regard une diatribe contre le pouvoir. Le regard appuyé semble mettre en garde le spectateur, en le fixant dans les yeux.

D’autres voient dans ce regard l’expression d’un mépris qui, associée au masque, illustre le mensonge, l’hypocrisie, la dissimulation. Ils l’impartissent au sexe féminin.

D’autres encore y perçoivent une détermination, une certaine gravité. Le personnage semble nous interpeller, silencieusement, discrètement.

*

Nous voyons pour notre part, dans ce visage la fusion dynamique de deux hémi-visages, le droit, d’apparence plus jeune presque enfantin cheminant vers la gauche, en celui d’une femme plus mûre.

Le peintre nous illustre subtilement les volutes de cet itinéraire, de ce passage vers l’âge adulte, en un mixage graduel ou insensible d’expressions contrastées voire antagonistes, dans une bivalence générant l’indéfinissable mystère qu’inspire ce visage.

La position de ¾ souligne ce mouvement vers la maturité.

Cette impression est majorée par l’association d’autres contrastes de même orientation sémasiologique (cheveux, coiffe, cou, thorax, poitrine, mentionnés ci-dessus).

 

3       Main droite et masque:

3.1   Main droite

La main droite, en pronation, tient un masque. L’avant-bras droit est en grande partie découvert, la collerette de la manche est relâchée, comme en écho du relâchement homolatéral de la coiffe et des cheveux. En écho également de la collerette du col de la robe et de la collerette de la manche gauche, cette dernière étant par contraste, lacée et retenue. Le dos de la main est en lumière, l’avant-bras essentiellement à l’ombre. La situation est inverse du côté gauche, accentuant l’opposition symbolique entre masque et grenade.

3.2   Le masque :

3.2.1  Les yeux

Orbites noires, yeux absents, comme expressifs du silence de perception. Peut-on imaginer une différence d’expression entre les deux yeux absents du masque. Le lecteur en jugera.

3.2.2  La bouche

Obstruée par l’annulaire de la main droite

3.2.3  Le nez

Obstrué par l’index et le majeur de la main droite

3.2.4  Les oreilles

Absentes

3.2.5  Le crâne

Absent

3.2.6  Les couleurs

Le masque est plus coloré que le visage de la femme comme s’il paraissait plus vivant, plus jeune ou puéril que le modèle, impression confirmée par l’opposition des couleurs chaudes (l’orange et le rouge du masque) et des couleurs froides (le vert du turban et le bleu de la robe de la femme).

Le front, les sourcils, le nez du masque sont semblables ou proches de ceux de la jeune femme.

3.3   Analyse

La jeune femme clôt d’un doigt la bouche entrouverte de ce masque, alors qu’elle-même a les lèvres hermétiquement closes.

L’interprétation couramment admise est que le masque, étant l’emblème du théâtre, (qu’il emprunte aux muses Melpomène pour la tragédie, ou Thalie pour la comédie), suggère la dissimulation, le mensonge. Son net détachement sur fond noir accentue l’impression de dissimulation exprimée par le visage.

Une question demeure : vient-elle d’ôter ou va-t-elle disposer ce masque sur cet autre masque, celui de son visage impassible ?

En grec hupokritês désigne le comédien. Selon la quasi-totalité des auteurs, le masque prend ainsi la valeur du faux-semblant, du mensonge et de la dissimulation.

Sans nier cette symbolique, notre analyse diffère quelque peu :  Le masque est de même forme que le visage mais plus coloré, la pommette gauche rougeoie. Il porte en lui-même une double contradiction : l’absence ou le refus de perception sensorielle et l’absence ou le refus d’expression. Sa couleur peut également évoquer la jeunesse ou le fard

La gestuelle est elle même contradictoire : il est difficile d’affirmer s’il est ôté ou mis.

*

Hypothèses :

  • Le masque illustre l’absence de toute perception sensorielle.

La vue : car les yeux sont noirs et absents, l’ouïe puisqu’il n’a pas d’oreilles, l’odorat car le nez est obstrué par les deux doigts, le goût mais surtout l’expression orale par le doigt disposé sur la bouche, et bien sûr le toucher puisqu’amputé de tout membre. Pis, il est amputé de boite crânienne qui pourrait lui permettre de penser.

Ainsi privé de toute perception sensorielle et de toute expression, il symbolise l’absence de conscience. Métaphore possible d’une femme juvénile, non encore au fait des turpitudes ou mensonges que la vie adulte lui réserve ou lui fera découvrir : « Je ne vois pas, n’entends pas, ne sens pas, ne goûte pas, ne parle pas, ne pense pas, je suis absence de connaissance, de compréhension et d’expression »

  • Devenant progressivement femme, ce que l’ambivalence du visage d’une part et la grenade homo-latérale, symbole de fertilité d’autre part, illustrent, elle dévoile par l’expression de son visage, la prise de conscience des turpitudes du monde qu’elle regarde à présent avec un œil critique et réservé.
  • Si d’aucuns pensent a contrario qu’elle dispose son masque sur le visage, elle signifie récursivement ne pas vouloir ressentir, ou exprimer le rejet des travers de ce monde qu’elle découvre par l’acquisition de son statut de femme
  • Proposer une alternative entre ôter et mettre le masque illustrerait alors l’hésitation ou la douleur du passage à la conscience du monde dont elle comprend les travers. La présence de la grenade, le mouvement de ¾ vers la droite, et l’ordre chronologique naturel de la vie nous incite à penser qu’elle passe (ou est passée) à cet état de femme qui nous dit:  « J’ai compris ce qu’est le monde, ce qu’il me réserve, ne vous méprenez pas sur ma lucidité maintenant que je suis femme ».  
  • Dans cette hypothèse, qu’elle ôte ou dispose le masque importe peu. « Si je l’enlève, je vous signifie que je comprends le monde. Si je le remets, je vous signifie que je réfute ce dont j’ai à présent conscience ». 
  • L’absence de toute perception et expression peut également symboliser la mort. Sa présence entre alors en antagonisme de la grenade, symbole de vie et de fécondité. Cette autre hypothèse mériterait alors une étude de la biographie intime du modèle ou de celle du peintre.

 

4       Main gauche et grenade

 

4.1   La main gauche

Dans la main gauche, en supination, une grenade ouverte : la jeune femme semble la tendre, l’offrir au spectateur, en contraste de la main droite, qui elle est en pronation : la grenade est présentée au spectateur, ce que n’est pas le masque.

L’avant-bras gauche est moins visible que le droit, la collerette est lacée, tenue comme le sont la coiffe et les cheveux de ce même côté.

La main est dans l’ombre, l’avant-bras essentiellement à la lumière ; à l’inverse du côté gauche, accentuant ainsi l’opposition symbolique entre masque et grenade

4.2  La grenade

Ce fruit possède une forte et multiple nature symbolique

 

4.2.1    La grenade fut un symbole de Tanit, déesse tutélaire de Carthage

Le grenadier est originaire d’Iran et du Nord-Est de la Turquie. Ce fruit généreux, de couleur rouge et aux grains nombreux, eux-mêmes couleur de rubis est lié au sang, à la vie, et à la fécondité.

4.2.2    Elle peut être le symbole de la beauté

Dans le Cantique des cantiques, il est cité à plusieurs reprises pour décrire la beauté féminine : « Tes lèvres sont comme un fil de pourpre, ta bouche est charmante et tes joues, derrière le voile, sont comme des moitiés de grenade ». La grenade serait donc ici représentée en écho de la beauté de ce visage féminin soulignée par la pureté des traits et la blancheur du visage.

4.2.3    Elle était un fruit sacré pour les Assyriens

La déesse de l’Amour, Ishtar, est parfois représentée avec une grenade à la main. Le fruit était censé attirer le regard des hommes sur les jeunes filles qui en consommaient le jus en invoquant la déesse. La grenade symbolise la force sexuelle, mais aussi la résurrection. Toujours en Assyrie, le jeune dieu araméen Rimmon (Ramman) mourrait annuellement pour ressusciter. Son nom a donné le mot grenade dans toutes les langues sémitiques. En Egypte, les hauts dignitaires se faisaient enterrer avec des grenades.

4.2.4    Elle peut symboliser la fausse apparence

Sous un aspect appétissant, le fruit peut révéler un goût très désagréable. Ce qui, selon certains analystes, renvoie au masque et au visage : derrière une apparence séduisante, peut apparaître une réalité toute autre, un intérieur corrompu. Le fruit peut réserver des surprises, l’intérieur est parfois pourri.

4.2.5    Fécondité

La grenade est très souvent associée à la fécondité. C’est le fruit que tient, par exemple, Marie, pour annoncer sa maternité.

4.2.6    Mythes anatoliens : la conception d’Attis

Sa mère Nana (ou Cybèle) fut fécondée par une grenade qu’elle avait posée sur son ventre. Une autre légende raconte la naissance du grenadier à partir du cadavre d’une jeune fille vierge qui s’était suicidée pour mettre un terme au désir incestueux de son père. Châtié par les dieux, le père fut changé en épervier, et la jeune fille ressuscita en grenadier. Cette raison est évoquée pour expliquer le fait que les éperviers ne se posent jamais sur cet arbre.

4.2.7    Le péché

Ce fruit peut également signifier le péché. Son nom latin, malum granatum (pomme à grains) contient « malum », homographique et homophonique  désignant maladies, maux et par extension, le Mal. Le fruit serait alors ici l’écho de la tentation que la femme est susceptible de proposer au spectateur.

4.2.8    L’immortalité

La grenade peut symboliser l’immortalité. Dans le zoroastrisme, plus que tout autre fruit, elle protège de l’impureté. Ingérée avec ses feuilles, elle purifie à la fois le corps et l’âme. Parce que le grenadier reste vert toute l’année, il est symbole d’immortalité et emblème de « la création végétale ».

4.2.9    L’invincibilité

En Perse, la grenade possède des pouvoirs quasi magiques. Aux VII ème – IV ème siècles avant notre ère, les Mèdes et les Perses défilaient devant leur roi avec dans les mains, des bourgeons, des fleurs et des fruits de grenadier. La grenade était censée rendre les soldats invincibles sur les champs de bataille.

4.2.10    Dans la Mythologie grecque

Le culte d’Adonis était lié à celui du dieu araméen Rimmon et, par syncrétisme, lui avait emprunté ses rituels et ses attributs : notamment la grenade également attribuée à Héra et à Aphrodite (Vénus).

4.2.11    Fruit sacré, symbole de vie et de mort

A Eleusis, les hiérophantes étaient couronnés de branches de grenadier pendant les Grands Mystères, mais le fruit sacré était rigoureusement interdit aux initiés car, par la « faute » de Perséphone, la grenade symbolisait la descente de l’âme dans la matière-prison. Sa double nature, symbole de vie et symbole de mort ou plus exactement du monde souterrain, découle du mythe de Perséphone, fille de Déméter (Cérès), déesse de l’agriculture, et de Zeus. Celle-ci fut enlevée par Hadès, dieu des Enfers. Accablée de chagrin, sa mère cessa de faire fructifier la terre. Zeus envoya alors son messager Hermès aux enfers avec pour mission de ramener Perséphone à la lumière du jour.

Hadès offrit à la jeune déesse sept grains de grenade. Or, pour revenir du séjour des morts, il est impératif d’observer une règle, celle de n’y consommer aucune nourriture ou boisson. Perséphone mangea une graine et fut condamnée à passer un tiers de l’année avec Hadès aux Enfers. Elle rejoignait sa mère pendant les deux autres tiers. Cependant, il est possible que son séjour annuel auprès d’Hadès n’ait pas été une sanction pour avoir transgressé une loi ou un tabou alimentaire car il semble en effet que Perséphone ait été consentante (il ne s’agissait pas d’une ruse d’Hadès) et qu’elle ait mangé la graine de grenade pour pouvoir demeurer avec son époux et se libérer ainsi de l’attachement fusionnel de sa mère Déméter.

 

4.2.12    Dans le Judaïsme

La grenade est, avec la datte et l’olivier, le fruit le plus cité dans la Bible. Les prêtres hébreux portaient sur leur robe, l’éphod, une bande décorée de grenades d’azur, de pourpre et d’écarlate, tout autour du vêtement (Exode 28, 31-34). Au Temple de Jérusalem, on ne comptait pas moins de 400 grenades sur les chapiteaux des deux colonnes d’airain (I Roi, 7, 42). Les rabbins attribuèrent à la grenade le nombre de 613 graines qui est très exactement le nombre des injonctions que Dieu transmit à Moïse dans le Pentateuque et qui constituent les termes de l’Alliance entre Lui et son peuple.

4.2.13    Dans le christianisme

 

Madone à la grenade (détail) par Botticelli, 1478, Florence ( Italie)

La symbolique chrétienne interprète les grains serrés et unis dans le sang sous une même écorce comme illustrant le Corps du Christ, c’est-à-dire l’Église, l’union des fidèles soudés par une même foi. À partir de la Renaissance, dans le domaine artistique, la grenade est associée à la Vierge et à l’enfant Jésus. On compte ainsi de nombreuses Vierges dites « à la grenade ».

La grenade éclatée avec ses grains répandus est l’allégorie de la charité et des dons de l’amour généreux (Caritas).

 

4.2.14    Dans l’Islam

Le Maghreb a conservé de « nombreux rites pré-islamiques se rattachant à la grenade qui symbolise abondance, prospérité et fécondité ».

Chez les Berbères, le fruit est présent au moment des labours et dans toutes les étapes importantes de la vie d’une femme (mariage, naissance). Pour le Prophète, la grenade est le fruit de l’arbre du Paradis.

Pour les Chiites, le jus de grenade symbolise les larmes de Fatima, la fille du Prophète, qu’elle versa à la mort de son fils Hussein, et les grains du fruit sont les larmes du Prophète lui-même.

4.2.15    Chez les soufis

La grenade symbolise le « Jardin de l’Essence ». Elle représente métaphoriquement l’intégration de la multiplicité dans l’unité.

4.2.16    Dans le Bouddhisme

La grenade est, avec la pêche et le citron, un des trois fruits bénis du Bouddhisme. Elle fut perçue par Bouddha comme le don le plus précieux lorsqu’une vieille femme très pauvre la lui offrit. Offert par Bouddha à Hariti, mangeuse de tendre chair fraîche, la grenade devint un substitut efficace car la démone ne dévora plus jamais d’enfant.

 

 

5        Nouvelle interprétation

Dans la très grande majorité des cas, la grenade véhicule une image positive de fécondité et de prospérité. Elle est ici représentée ouverte, laissant échapper ses grains, métaphore de fertilité d’une femme en âge de procréer.

Une quasi unanimité d’analystes voit dans ce tableau une allégorie de la simulation faite femme. Parmi eux : Anne-Marie Lecoq écrit : « Le tableau florentin dit l’équivalence du sexe féminin et de la dissimulation […], la femme est menteuse, hypocrite, dissimulatrice… »

 

***

 

Face au masque, le visage de cette femme, d’apparence impassible, dispose des cinq sens dont le masque est privé.

Le port de tête, l’expression du regard, la bouche pincée, le foulard enroulé sur la tête (en opposition à l’absence de boite crânienne du masque) évoquent une attitude de maitrise voire de dédain.

Ce visage comporte de nombreux antagonismes : yeux, lèvres, luminosité, ombres … décrits plus haut.

Dans l’ entre de ces antagonismes, émanant de leur interaction, les tiers inclus* illustrent le passage entre jeune femme et femme adulte, passage étayé par la présence du masque d’un côté, de la grenade de l’autre et leurs symboliques respectives largement détaillées plus haut.

Le masque (ôté ou mis en place) privé de toute perception sensorielle, (vue, odorat, ouïe, gout, toucher… parole), la grenade, de fermée à ouverte, symbole de fertilité acquise. Le masque, tenu dans la main droite, en écho de l’expression d’un visage dont l’hémi-côté droit semble plus jeune et l’hémi-côté gauche, homo-latéral de la grenade, symbole de fertilité, évoque un âge plus mûr.

Le tableau met ainsi en scène une série de signes antagonistes, non isolés, en interaction :

 

  • À gauche (droite du personnage) :

Hémi-visage plus tendre, plus immature, lumineux, cheveux et coiffe lâchés, cou fin, masque, collerette avant-bras lâchée.

  • À droite (gauche du personnage) :

À la verticale du nez si celui-ci n’était pas tourné de ¾, (ce qui accentue furtivement le mouvement vers la maturité) , un hémi-visage plus mûr, et en concordance et résonance, des cheveux, une coiffe, la collerette de l’avant-bras tenus et la grenade image de fécondité.

 

Ce tableau nous apparait donc comme un recueil d’images et de perceptions infra-conscientes issues de relations et tensions entre antagonismes multiples, convergeant de la gauche du tableau vers sa droite, de la droite du personnage vers sa gauche, ensemble d’oppositions dont le secret des interactions nées des contradictions, déclenche le procès, la mise en mouvement du passage d’un état de jeune femme à celui de femme, dont l’accès à la maturité permet d’aveindre la vérité du monde :

 

« J’étais encore jeune, ne percevais pas les travers de cette société ou ne pouvais les exprimer. Je deviens femme, j’ôte ce masque ou au besoin le remets afin de m’en exempter, mais je vous le fais à présent savoir :  je comprends le monde ! »

 

Au terme de cette analyse et sans prétention de vérité, le choix du titre « Allégorie de la simulation » nous parait stigmatiser et dicter une interprétation très radicale de ce tableau. Il réduit la femme à un être hypocrite, dissimulateur, théâtral et mensonger. Il assigne au sexe féminin une image topique et péjorative. Il stigmatise violemment, réduit et cantonne la femme dans un profil psychologique et une image très négative. Ce titre nous paraît ne se borner qu’à une des hypothèses possibles d’interprétation.

 

Le titre antérieur, « La femme au masque », nous parait moins exclusif ou arbitraire, laissant ouverte, tolérante et libre, la perception du spectateur.

 

Notre hypothèse est autre 

Ce visage nous dit :

« Ce masque symbolise ce qui m’abstrayait de toute perception ou jugement du monde. Devenue mûre, devenue femme, j’ai accès à la conception, à la connaissance, à la compréhension de ce monde. Mon regard est affranchi. Je vous le signifie, je suis libre et lucide. Je suis femme » !

 

                                                                                                                                                 …

 

                                                                                                            Claude PLOUVIET

 

  • Voir les articles sur la logique du tiers inclus sur ce même site.

5 Comments

  1. P. E. 5 septembre 2021 at 19 h 02 min

    C’est vraiment un descriptif ultra détaillé qui ne laisse plus de place au mystère de la femme

  2. KHALIFA Pierre 7 septembre 2021 at 7 h 47 min

    Merci de cette belle analyse, ouvrant des horizons de réflexion sur le Tiers Inclus

  3. Cavaillé 7 septembre 2021 at 22 h 17 min

    L’interprétation est l’expression d’une idéologie contemporaine tout à fait respectable (et convenue), mais elle n’a aucune pertinence historique pour le XVIIe siècle.

  4. Bernard VAISBROT 13 septembre 2021 at 21 h 36 min

    Tout-à-fait d’accord avec C.P. : c’est le choix de la fécondité en abandonnant la figuration, même flatteuse (voir les pommettes rouges du masque). S’il ne s’agissait que de dissimulation, à quoi bon la grenade ?

  5. Claude Plouviet 15 septembre 2021 at 8 h 00 min

    La logique du tiers inclus contradictoire est libre de toute idéologie. Elle ne peut en être, par essence même, ni l’expression, ni le porte-voix.

    Si l’on peut comprendre et admettre l’inadéquation historique d’une interprétation, on ne peut en revanche réfuter l’existence intemporelle des éléments ou phénomènes antagonistes en présence, leur relation et leur contradiction.

    Le propre de cette logique est de ne jamais admettre leur identité absolue. Elle rejoindrait alors une logique classique, convenue, qu’interdit son postulat fondamental et qu’aucune expérience humaine ne peut révéler.

    Il lui est donc impossible, sous cet angle, de ne retenir qu’une pertinence historique elle aussi absolue, de vérité solitaire, radicalement exclusive de toute autre.

    C’est la raison pour laquelle, le titre « Allégorie de la simulation » apparaît contraindre la pensée et l’interprétation alors que celui – d’ailleurs initial – de « Femme au masque » laisse davantage ouvertes, tolérantes et libres, la perception du spectateur comme l’expression du peintre, fussent-elles historiquement déportées.

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