/, Littérature, Philosophie/Hugo von Hoffmanstall : Lettre de Lord Chandos à Francis Bacon, son ami philosophe

Hugo von Hoffmanstall : Lettre de Lord Chandos à Francis Bacon, son ami philosophe

By | 2021-10-19T09:55:31+02:00 28 septembre 2021|Art, Littérature, Philosophie|0 Comments

 » Hofmannsthal enfant prodige de la Vienne fin de siècle, exprime dans cette lettre, sous le masque de Lord Chandos, son extrême sensibilité à l’insuffisance des mots et du discours traditionnels pour appréhender la réalité. Cette évolution spirituelle, ce sentiment d’insuffisance et de désespoir, marquent les lettres européennes et sont à l’origine de l’expressionnisme, du surréalisme et du dadaïsme ».

                                                                                                  Albert Kohn, 

                                                                                                  Collection Du monde entier, Gallimard

 

***

 

Cette lettre de Hugo von Hofmannsthal,

évoque

l’état insolite  de

« L’ Entre »

 

**

 

Image singulière

du vertige

de la logique du tiers inclus

 

*

 

Laissons nous porter …

 

***

 

Thème du tiers inclus :  Nature, Abolition de la distinction entre sujet et objet, Parole du silence.

Antagonismes en interaction: Spirituel ~ Corporel, Sujet ~ Objet

 

Voici la lettre que Philipp Lord Chandos,- qui n’est autre qu’Hofmannsthal  lui-même – dernier fils du comte de Bath, écrivit à son ami le philosophe Francis Bacon, plus tard Lord Verulam et vicomte de Saint-Alban, pour lui confier « une étrangeté, une déviance, une maladie de son esprit » qui le frappe et le contraint à cesser toute activité littéraire et s’en excuser.

 

 

 

Hugo von Hofmannsthal

 

 

UNE LETTRE

 

Lettre de Lord Chandos

à

Francis Bacon

 

son ami philosophe

 

(1901-1902)

 

 

Il est aimable à vous, ami très vénéré, de fermer les yeux sur mes deux années de silence et de m’écrire comme vous le faites. Il est plus qu’aimable de donner à l’inquiétude que je vous inspire, à l’étonnement que vous cause l’engourdissement intellectuel où je vous parais sombrer, cette expression de légèreté et de badinerie dont seuls savent user de grands hommes qui sont imprégnés des périls de la vie et ne sont pourtant pas découragés.

 

Vous concluez par l’aphorisme d’Hippocrate : « Qui gravi morbo correpti dolores non sentiunt, iis mens aegrotat *  » , et vous pensez que j’ai besoin de la médecine, non seulement pour maitriser mon mal, mais plus encore, afin de rendre plus aigu le sentiment de mon état interne. Je voudrais vous répondre comme vous le méritez de moi, voudrais m’ouvrir à vous entièrement, et ne sais comment m’y prendre. À peine je sais déjà si je suis encore le même à qui s’adresse votre précieuse lettre ; suis-je donc, à vingt-six ans maintenant, celui-là, qui à dix-neuf, écrivit ce « Nouveau Pâris », ce « Rêve de Daphné », et cet « Épithalame », ces pastorales titubant sous leur faste verbal, dont une reine sublime et quelques Lords et Seigneurs par trop indulgents ont assez de bienveillance pour se souvenir encore ?

Et suis-je, une fois encore, celui qui, à vingt-trois ans, sous les festons de pierre de la grande place à Venise, trouvait en lui cet assemblage de périodes latines dont le tracé et l’architecture spirituels ravissaient son âme plus que les édifices, surgissant de la mer, construits par Palladio, et par Sansovin ?

Et ai-je pu, si toutefois c’est moi, de cette élucubration de ma pensée la plus tendre perdre si totalement toute trace et cicatrice au fond de mon être indéchiffrable, que dans votre lettre, posée là devant moi, le titre de ce petit traité me renvoie une image étrangère et froide et que même je ne pus le comprendre immédiatement comme une figure bien connue de mots agencés, ne pus le saisir que terme à terme, comme si ces vocables latins, associés de la sorte, se présentaient pour le première fois sous mes yeux ? Pourtant c’est bien moi, et il y a de la rhétorique dans ces questions, une rhétorique bonne pour les femmes et la Chambre des communes, mais dont l’efficacité, si surestimée à notre époque, ne suffit pas à pénétrer jusqu’au cœur des choses. Or c’est mon être profond qu’il me faut vous exposer, une singularité, une discordance, comprendre qu’un abîme aussi infranchissable me sépare des travaux littéraires qui m’attendent apparemment, que de ceux que j’ai laissés derrière moi et que, tant est étrangère la langue qu’ils me parlent, j’hésite à nommer ma propriété.

*Ceux qui sont atteints d’une maladie grave ne ressentent aucune douleur, chez ceux-là l’esprit est malade

 

 

Je ne sais ce qu’il me faut admirer davantage, du caractère pressant de votre bienveillance ou de l’incroyable acuité de votre mémoire, lorsque vous me rappelez les divers petits objets que je portais en moi en ces jours communs de belle inspiration. C’est vrai, je voulais décrire les premières années du règne de notre glorieux souverain, feu Henri le Huitième ! Les notes laissées par mon grand-père, le Duc d’Exter, au sujet des négociations avec la France et le Portugal m’ont fourni une manière de fondement.

Et en ces jours de bonheur, d’exaltation. Salluste faisait passer en moi, comme par des conduits jamais obstrués, la connaissance de la forme, cette forme profonde, vraie, intérieure, qui ne peut être pressentie que par-delà la barrière des artifices rhétoriques, celle dont on ne peut plus dire qu’elle met la matière en ordre, parce qu’elle l’imprègne, l’élève en l’annulant, créant ensemble fiction et vérité, un jeu réciproque de forces éternelles, une chose magnifique comme la musique et l’algèbre. Tel était mon projet favori.

 

Qu’est donc l’homme, pour qu’il fasse ainsi des projets !

 

Je jonglais aussi avec d’autres ambitions. Votre lettre affable les fait également remonter à la surface. Chacune d’elle nourrie d’une goutte de mon sang, elles dansent devant moi comme des mouches tristes sur un mur morne que n’éclaire plus le soleil des journées heureuses.

 

Dans les fables et récits mythiques laissés par les Anciens et pour lesquels peintres et sculpteurs ont une complaisance infinie et instinctive, je voulais mettre à nu les hiéroglyphes d’une sagesse secrète, inépuisable, dont j’ai cru parfois, comme au travers d’un voile, sentir le souffle.

 

Je me souviens de ce projet. Il reposait sur je ne sais quel désir sensuel et spirituel : comme le cerf traqué aspire à se plonger dans l’eau, de même moi dans ces corps nus, luisants, dans ces sirènes et dryades, ces Narcisse et ces Protée, ces Persée et ces Actéon : en eux je voulais disparaître et en eux parler leur langue. Je voulais. Je voulais bien d’autres choses encore.

Je pensais établir un recueil d’« apophtegmes », comme Jules César en a composé un : vous vous rappelez la mention qu’en a fait Cicéron dans une lettre. Mon intention était de juxtaposer les paroles les plus remarquables que j’aurais réussi à rassembler dans ma fréquentation des hommes érudits et des femmes spirituelles de notre temps, des particuliers pris dans le peuple ou d’éminentes personnes cultivées rencontrées dans mes voyages ; je voulais y adjoindre de belles sentences et réflexions tirées des œuvres des Anciens et des Italiens, et tous autres ornements spirituels relevés au hasard des livres, des lettres ou des conversations ; et mentionner en outre des fêtes et cortèges d’une beauté singulière, des crimes remarquables et des cas de démence, décrire les plus grands et les plus curieux édifices des Pays-Bas, de France, d’Italie, et bien d’autres choses encore.

 

L’ouvrage dans son ensemble devait porter le titre :

« Nosce te ipsum * »

 * Se connaître

 

Pour me résumer : toute l’existence m’apparaissait autrefois, dans une sorte d’ivresse continuelle, comme une grande unité : univers spirituel et corporel ne semblaient pas constituer de contradiction, non plus que la courtoisie et la bestialité, l’art et l’inculture, la solitude et la société ; en tout je percevais la nature, dans les errements de la folie comme dans la balourdise des jeunes paysans non moins que dans les plus exquises allégories ; et dans toute nature je percevais moi-même ; quand, dans ma hutte de chasseur, je faisais couler en moi le lait tiède, écumant, qu’une créature hirsute tirait du pis d’une vache au regard doux pour le recueillir dans un seau de bois, cela n’était pour moi pas différent des moments que je passais, assis sur le banc encastré contre la fenêtre de mon atelier, à puiser dans un in-folio la douce nourriture effervescente de l’esprit.

L’un et l’autre se valaient ; nul ne le cédait à l’autre ni pour le caractère de rêve supraterrestre qu’il détenait ni pour la vigueur corporelle qu’il dispensait, et il en allait de même à travers tout le champ de la vie, à main droite et à main gauche ; partout j’étais dedans, ne percevant aucune apparence trompeuse : ou bien j’avais le pressentiment que tout était symbole, et chaque créature la clef d’une autre, et je me sentais en état d’empoigner l’une après l’autre pour déchiffrer avec son aide autant qu’elle ne pouvait déchiffrer…

 

Ainsi s’explique le titre que je songeais donner à ce livre encyclopédique.

 

Cela, aux yeux de qui serait ouvert à de telles convictions, pourrait apparaître comme le plan harmonieux d’une Providence divine, qui aurait fait ainsi retomber mon esprit d’une présomption si démesurée dans une pusillanimité et une débilité extrêmes, désormais la disposition permanente de mon âme.

Mais ce genre d’interprétation religieuse n’a aucune prise sur moi ; elle fait partie de ces toiles d’araignée que mes pensées traversent en flèche pour déboucher sur le vide, tandis que nombre de leurs semblables y restent accrochées et y trouvent le repos. Pour moi, les mystères de la foi se sont condensés en une allégorie sublime qui se tend comme un arc-en-ciel au-dessus des champs de ma vie, dans une distance constante, toujours prête à reculer s’il me prenait fantaisie de courir vers elle et de vouloir m’en envelopper dans l’ourlet de son manteau.

Or, mon ami vénéré, les notions terrestres se dérobent à moi de la même manière. Comment tenter de vous dépeindre ces étranges tourments de l’esprit, ce mouvement qu’ont les branches porteuses de fruits pour se redresser loin de mes mains tendues, ce recul de l’eau murmurante devant mes lèvres assoiffées ?

 

Mon cas, en bref, est celui-ci :

J’ai complètement perdu la faculté de méditer ou de parler sur n’importe quoi avec cohérence.

 

D’abord il me devint peu à peu impossible de disputer d’une matière élevée ou assez générale, de fournir alors à ma bouche ces mots dont pourtant, d’habitude, tous les hommes font un usage spontané, sans hésiter. J’éprouvais un malaise inexplicable à seulement prononcer les mots « esprit », « âme », ou « corps ».

J’étais empêché, au fond de moi, de porter un jugement sur les affaires de la cour, les incidents au Parlement, sur tout ce que vous pourriez imaginer. Et cela, non par égard d’aucune sorte, car vous connaissez ma franchise, allant jusqu’à l’étourderie : mais les termes abstraits, dont la langue pourtant doit se servir de façon naturelle pour prononcer n’importe quel verdict, se décomposaient dans ma bouche tels des champignons moisis.

Il m’arriva de vouloir réprimander ma fille Katharina Pompilia, âgée de quatre ans, pour un mensonge d’enfant dont elle s’était rendue coupable, de vouloir lui montrer la nécessité de dire toujours la vérité, et, ce faisant, les notions qui me vinrent à la bouche prirent soudain une coloration si changeante, débordèrent à ce point les unes dans les autres, que, dévidant tant bien que mal ma phrase jusqu’au bout et comme pris de malaise, ayant effectivement le visage blême et ressentant une violente pression autour du front, je laissai l’enfant seule, claquai la porte derrière moi et ne recouvrai tant soit peu mes esprits qu’une fois en selle, au bout d’un bon temps de galop à travers la lande déserte.

 

Or ce doute s’amplifia peu à peu comme une rouille qui ronge autour d’elle. Même dans les conversations usuelles et terre à terre, tous les jugements qu’on émet d’ordinaire à la légère et avec la sûreté d’un somnambule me devinrent si scabreux que je dus cesser de prendre aucune part à de telles discussions. Une irritation inexplicable, que je dissimulais à grand-peine et de manière indigente, m’envahissait, quand j’entendais des paroles du genre : cette affaire s’est bien ou mal terminée pour tel ou tel ; le shérif N* est un méchant, le prêtre T* est un homme bon ; le fermier M* est à plaindre, ses fils sont des gaspilleurs ; un autre est enviable, parce que ses filles sont économes ; une famille s’élève socialement, une autre tombe en déchéance.

Tout cela me semblait si indémontrable, si erroné, aussi véreux qu’il est possible. Mon esprit m’obligeait à regarder toutes les choses qui se présentaient au cours de tels entretiens à une distance inhabituellement proche : de même qu’une fois j’avais vu dans un microscope un bout de la peau de mon petit doigt, qui ressemblait à une rase campagne avec des sillons et des cavités, de même en allait-il à présent avec les êtres humains et avec leurs agissements. Je ne parvenais plus à les saisir avec le regard simplificateur de l’habitude. Tout se décomposait en fragments, et ces fragments à leur tour se fragmentaient, rien ne se laissait plus enfermer dans un concept. Les mots flottaient, isolés, autour de moi ; ils se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour : des tourbillons, voilà ce qu’ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournoient sans fin, et à travers eux on atteint le vide.

 

Je fis une tentative pour m’arracher à cet état en cherchant un refuge dans l’univers des Anciens. J’évitai Platon ; car je redoutais les dangers de ses envolées métaphoriques. Je pensais le plus souvent à Sénèque et à Cicéron. Au contact de cet ensemble harmonieux d’idées limitées et bien ordonnées, j’espérais guérir. Or je ne parvins pas jusqu’à elles. Je les comprenais bien, ces idées : je voyais leurs rapports merveilleux surgir et jouer sous mes yeux comme de magnifiques fontaines jaillissantes jouent avec des balles d’or. Je pouvais en faire le tour et voir comment elles jouaient ensemble ; mais elles n’avaient de rapports qu’entre elles, et le fond de ma pensée, sa part la plus personnelle, demeurait exclu de leurs rondes. Je fus envahi, au milieu d’elles, par le sentiment d’une terrible solitude ; je me fis l’effet de quelqu’un qui serait enfermé dans un jardin empli rien que de statues dépourvues d’yeux ; je m’enfuis à nouveau en pleine campagne.

 

Depuis lors, je mène une existence que vous aurez du mal à concevoir, je le crains, tant elle se déroule hors de l’esprit, sans une pensée ; une existence qui certes diffère à peine de celle de mon voisin, de mes proches et de la plupart des gentilshommes campagnards de ce royaume et qui n’est pas sans des instants de joie et d’enthousiasme. Il ne m’est pas aisé d’esquisser pour vous de quoi sont faits ces moments heureux ; les mots une fois de plus m’abandonnent. Car c’est quelque chose qui ne possède aucun nom et d’ailleurs ne peut guère en recevoir, cela qui s’annonce à moi dans ces instants, emplissant comme un vase n’importe quelle apparence de mon entourage quotidien d’un flot débordant de vie exaltée.

Je ne peux attendre que vous me compreniez sans un exemple et il me faut implorer votre indulgence pour la puérilité de ces évocations. Un arrosoir, une herse à l’abandon dans un champ, un chien au soleil, un cimetière misérable, un infirme, une petite maison de paysans, tout cela peut devenir le réceptacle de mes révélations. Chacun de ces objets et mille autres semblables dont un œil d’ordinaire se détourne avec une indifférence évidente, peut prendre pour moi soudain, en un moment qu’il n’est nullement en mon pouvoir de provoquer, un caractère sublime et si émouvant, que tous les mots, pour le traduire, me paraissent trop pauvres.

Bien plus, à la représentation précise d’un objet absent peut échoir en partage ce destin incompréhensible d’être emplie jusqu’au bord du flux doux et brutal de ce sentiment divin. Ainsi, récemment, j’avais donné ordre de verser en abondance du poison pour les rats dans les caves à lait d’une de me métairies. Vers le soir, je sortis à cheval sans plus songer, comme vous le présumez, à cette histoire. Alors, tandis que mon cheval avance au pas dans la haute terre d’un champ retourné et que je ne découvre rien de plus inquiétant à proximité de moi qu’une couvée de cailles apeurées et au loin, au-dessus de l’ondulation des labours, un grand soleil couchant, alors s’ouvre soudain au fond de moi cette cave emplie par l’agonie d’un peuple de rats.

Tout était au-dedans de moi : l’air frais et lourd de la cave envahi par l’odeur douceâtre et forte du poison, et la stridence des cris heurtant les murs moisis ; cette confusion de spasmes impuissants, ces galops désespérés en tous sens ; la recherche forcenée des issues ; le regard de froide colère, quand deux bêtes se rencontrent devant une fissure bouchée. Mais à quoi bon mettre de nouveau à l’épreuve des mots que j’ai abjurés ! Vous vous souvenez, ami, avec quel art Tite-Live évoque les heures qui précédèrent la destruction d’Albe-la-Longue ? Ces gens qui errent dans les rues qu’ils ne doivent plus revoir… qui prennent congé des pierres du sol. Je vous le dis, mon ami, voilà ce que je portais en moi, et en même temps Carthage en flammes tout entière ; mais c’était plus encore, c’était plus divin, plus bestial ; et c’était du présent, le présent le plus plein, le plus sublime. Il y avait là une mère qui sentait tressaillir autour d’elle ses petits mourant, et elle dirigeait ses regards, non sur ces êtres en train de succomber, non vers la pierre inexorable des murs, mais dans l’air vide, ou bien, à travers l’air, dans l’infini, et elle accompagnait ses regards d’un grincement !

S’il s’est trouvé un esclave pour voir, saisi d’impuissante horreur, Niobé changée en pierre, celui-là a dû traverser ce que j’ai traversé quand en moi l’âme de cet animal montra les dents au destin monstrueux.

 

Pardonnez-moi cette description, mais n’allez point croire que c’était de la pitié qui m’emplissait. Voilà ce que vous ne devez point croire, ou bien j’aurais choisi très maladroitement mon exemple. C’était bien davantage et bien moins que de la pitié : une participation contre nature, une intrusion au-dedans de ces créatures, ou le sentiment qu’un fluide de vie et de mort, de rêve et de veille s’est écoulé en elles l’espace d’un instant – d’où venu ? Quel rapport y a-t-il, en effet, avec la pitié ; quel rapport avec un enchaînement d’idées humaines, naturelles, dans cette aventure d’un autre soir : je trouve sous un noyer un arrosoir à moitié plein qu’un jeune jardinier a oublié là, et cet arrosoir avec l’eau qui est dedans, obscurcie par l’ombre de l’arbre, avec un scarabée allant d’un bord à l’autre à la surface de cette eau sombre, cette conjoncture de données futiles m’expose à une telle présence de l’infini, me traversant de la racine des cheveux à la base des talons, que j’ai envie d’éclater en paroles dont je sais, les eussè-je trouvées, qu’elles auraient terrassé ces chérubins auxquels je ne crois pas ; je me détourne ensuite de ce lieu, en silence, puis, des semaines plus tard, apercevant ce noyer, passe près de lui avec un timide regard de côté pour ne pas effaroucher le sentiment laissé par le miracle qui souffle là, autour du tronc, ne pas chasser ces frissons autres que terrestres pesant encore dans le voisinage de ces broussailles. En de tels instants, un pommier rabougri, un chemin de terre tortueux escaladant la colline, un caillou couvert de mousse comptent pour moi davantage que n’a jamais fait l’amante la plus belle, la plus prodigue de la plus heureuse de mes nuits. Ces créatures muettes et parfois inanimées s’élancent vers moi avec un amour si entier, si présent, que mon regard comblé ne peut tomber alentour sur aucune surface morte. Tout, tout ce qui est, ce dont je me souviens, tout ce à quoi touchent mes pensées les plus confuses, me semble être quelque chose.

 

Même ma propre pesanteur, l’engourdissement habituel de mon cerveau me semblent être quelque chose ; je sens un affrontement délicieux, tout simplement infini, en moi et autour de moi, et parmi les matières qui s’affrontent il n’en est aucune dans laquelle je ne puisse me glisser. J’ai alors l’impression que mon corps est constitué uniquement de caractères chiffrés avec quoi je peux tout ouvrir. Ou encore que nous pourrions entrer dans un rapport nouveau, mystérieux, avec toute l’existence, si nous nous mettions à penser avec le cœur. Mais quand cet étrange enchantement m’abandonne, je ne puis plus rien dire à son sujet ; je ne pourrais pas davantage alors expliquer au moyen de paroles raisonnables en quoi consistait cette harmonie qui nous traversait, le monde entier et moi, de son flottement suspendu, ni comment elle m’est devenue sensible, que je ne saurais donner l’indication exacte sur les mouvements internes de mes entrailles ou les stases de mon sang.

 

Indépendamment de ces hasards étranges, dont je ne sais d’ailleurs si je dois les attribuer à l’esprit ou au corps, je mène une existence d’un vide à peine croyable et j’ai du mal à cacher devant ma femme l’engourdissement de mon être, devant mes gens l’indifférence que m’inspirent les affaires de mes domaines. Seules cette éducation solide et stricte que je dois à mon défunt père et l’habitude précoce de ne laisser oisive aucune des heures de la journée font, me semble-t-il, que ma vie conserve au-dehors une tenue suffisante et l’aspect qui sied à ma classe et à ma personne.

 

Je fais reconstruire une aile de ma demeure et réussis à m’entretenir de temps à autre avec l’architecte sur la manière dont progressent les travaux ; j’exploite mes terres et mes fermiers ou employés doivent me trouver un peu plus taciturnes qu’auparavant, mais pas moins bienveillant. Nul d’entre eux, debout devant sa porte et la casquette à la main, quand je passe à cheval, le soir, ne soupçonne que mon regard, qu’il a l’habitude de soutenir avec respect, parcourt avec une nostalgie muette les planches pourries sous lesquelles lui-même cherche d’ordinaire des vers pour la pêche ; que mon regard plonge par les fenêtres étroites, grillagées, dans la pièce sans air où le lit bas, aux draps de couleur, dans un coin semble toujours attendre quelqu’un qui veut mourir ou quelqu’un qui doit être enfanté ; que mon regard s’attarde longuement aux jeunes chiens affreux ou au chat qui se faufile avec souplesse entre les pots de fleurs, et qu’il cherche, parmi tous ces objets misérables et grossiers de la vie paysanne, celui, posé ou appuyé et n’attirant point l’œil, dont la forme insignifiante, dont la nature muette peut devenir la source de ce ravissement énigmatique, silencieux, sans limite. Car cet indicible sentiment de félicité naît d’un feu de berger lointain et solitaire plutôt que du spectacle d’un ciel constellé ; du chant de la dernière cigale menacée par la mort, quand déjà le vent d’automne chasse des nuages d’hiver au-dessus des champs dépouillés, plutôt que du grondement majestueux de l’orgue. Et je me compare quelquefois en pensée à Crassus, l’orateur, dont on rapporte qu’il était si démesurément épris d’une murène apprivoisée de son étang, poisson terne, muet, aux yeux rouges, que la rumeur publique s’en empara ; et un jour que Domitius en plein Sénat lui reprochait d’avoir versé des larmes sur la mort de ce poisson, voulant ainsi le faire passer pour demi-fou, Crassus lui fit  cette réponse :  « J’ai donc fait à la mort de mon poisson ce que vous n’avez fait à la mort de vos deux épouses. »

 

Je ne sais combien de fois ce Crassus avec sa murène me vient à l’esprit, comme un double de moi-même dont l’image se projette par-dessus le précipice des siècles. Non pas à cause de cette réponse qu’il fit à Domitius. La réponse mit les rieurs de son côté, dénouant l’affaire par un trait d’esprit.

Mais c’est le fait lui-même qui me touche de près, un fait qui serait resté le même si Domitius, sous l’effet d’une douleur sincère, avait pleuré des larmes de sang à cause des femmes. Il y aurait toujours en face de lui ce Crassus pleurant à cause de sa murène. Et cette figure dont le ridicule et la bassesse éclataient ainsi en plein milieu d’un Sénat maître du monde et délibérant des affaires les plus hautes, cette figure, quelque chose d’indéfinissable me force à penser à elle d’une manière qui m’apparaît parfaitement extravagante, au moment où je tente de formuler tout cela.

 

L’image de ce Crassus est parfois présente, la nuit, dans mon cerveau comme une écharde autour de laquelle tout suppure, bat et bout. J’ai l’impression alors d’entrer moi-même en fermentation, de rejeter des bulles, de bouillonner et de devenir phosphorescent. Et il y a dans tout cela une espèce de pensée fiévreuse, mais une pensée qui se sert de matériaux plus immédiats, plus fluides, plus ardents que les mots. Ce sont également des vertiges, mais de ceux qui ne semblent pas, comme les vertiges du langage, conduite dans l’immensité sans fond, mais pour ainsi dire moi-même et au sein le plus profond de la paix.

 

Je vous ai importuné plus qu’il n’est convenable, ami vénéré, en faisant l’étalage d’un état inexplicable qui reste d’ordinaire enclos en moi.

 

Vous avez été assez aimable pour exprimer votre déplaisir de n’avoir reçu aucun livre écrit de ma main, « afin de vous dédommager, puisque vous voici privé de ma fréquentation ». J’ai su en cet instant, avec une précision qui n’allait pas sans une sensation de douleur, qu’au cours de toutes les années que j’ai à vivre, celles qui vont venir bientôt et celles qui viendront ensuite, je n’écrirai aucun livre anglais ni latin : et ce, pour une unique raison, d’une bizarrerie si pénible pour moi que je laisse à l’esprit infiniment supérieur qu’est le vôtre le soin de la ranger à sa place dans ce domaine des phénomènes physiques et spirituels qui s’étale harmonieusement devant vous : parce que précisément la langue dans laquelle il me serait donné non seulement d’écrire mais encore de penser n’est ni la latine, ni l’anglaise, non plus que l’italienne ou l’espagnole, mais une langue dont pas un seul mot ne m’est connu, une langue dans laquelle les choses muettes me parlent, et dans laquelle peut-être je me justifierai un jour dans ma tombe devant un juge inconnu.

 

Je voudrais qu’il me fût donné, dans les derniers mots de cette lettre, sans doute la dernière que j’adresserai à Francis Bacon, d’exprimer ensemble tout l’amour, toute la gratitude, l’admiration sans mesure que le plus grand bienfaiteur de mon âme, le premier Anglais de mon temps, inspire à mon cœur et lui inspirera jusqu’à ce que la mort le fasse éclater.

 

 

A.D. 1603, ce 22 du mois d’août.

                                                                                                        PHI.  CHANDOS

 

 

[1] Traduit par Jean-Claude Schneider.

Leave A Comment

%d blogueurs aiment cette page :