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François Truffaut, Baisers volés. Jean Pierre Léaud alias Antoine Doinel, Scène devant le miroir

By | 2019-05-15T20:08:50+00:00 4 mai 2019|Art, Cinéma|0 Comments

Thème du Tiers inclus : L’obsession amoureuse, la confusion des sentiments.

Antagonismes en interaction: Les personnages Antoine ~ Fabienne, Antoine ~ Christine, Antoine Antoine lui-même,  Antoine ~ miroir, amour maternel ~ amour galant, femme mariée ~ jeune femme célibataire, relation illégitime ~ relation légitime, culpabilité ~ innocence, plaisir ~ souffrance, amour ~détachement, soumission délivrance, perception visuelle ~ perception auditive, présence ~ absence, obsession ~ exorcisme, adolescence ~ âge adulte.

Le lecteur pourra visionner la scène du film en cliquant sur le lien mentionné au paragraphe V.

 

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I. Le film :

Même s’il s’est proposé comme engagé volontaire, Antoine Doinel (Jean-Pierre Léaud), 24 ans, se rend vite compte qu’il n’est pas fait pour l’armée ; cette dernière se débarrassera de lui avec soulagement pour « instabilité caractérielle ». Il réintègre alors sa petite mansarde située face au sacré cœur à Montmartre et s’empresse d’aller revoir Christine Darbon ( Claude Jade),  dont il est éperdument amoureux et qu’il surnomme Peggy sage : Peggy pour son coté anglo-saxon, sage parce quelle était très sage et s’était jusqu’alors refusée à lui.

Naturellement, il cherche du travail. 

Le père de Christine Darbon (Daniel Ceccaldi) lui trouve un emploi de veilleur de nuit dans un hôtel mais, dès sa première nuit de travail, il se fait renvoyer pour n’avoir su empêcher un détective privé de faire un constat d’adultère dans une des chambres.

Monsieur Blady, le détective privé,( joué par André Falcon) lui propose de travailler dans son agence. 

Un jour, un riche marchand de chaussures, Monsieur Tabard, (Michael Lonsdale) demande à l’agence de faire une enquête afin de savoir pourquoi sa femme Fabienne Tabard  (Delphine Seyrig) et ses employés le détestent. Antoine se voit confier cette délicate mission. Il tombe sous le charme et s’éprend de la délicieuse Fabienne Tabard, qui accepte de se donner à lui à condition qu’il ne cherche jamais à la revoir. 

Antoine devient alors réparateur de postes de télévision. Profitant de l’absence de ses parents, Christine casse délibérément son poste…Elle appelle Antoine pour le réparer. Ils passeront enfin leur première nuit ensemble. Le matin, en beurrant leurs biscottes, ils s’échangent des petits mots écrits avec un crayon à papier. C’est une demande en mariage acceptée comme l’indique le tire-bouchon doré passé au doigt de Christine par Antoine en guise d’anneau. Alors qu’ils se promènent, ils sont abordés par un inconnu qui fait une déclaration d’amour fracassante à Christine. « -Il est complètement fou, ce type-là ! » déclare Christine « – Oui, oui. Sûrement… » réplique, songeur, Antoine.

 

II. Extraits d’entrevues avec François Truffaut:

… François Truffaut : Evoquant Antoine Doinel:  « Pour sa vie sentimentale, j’ai dit on va lui mettre, évidemment on va l’opposer à une fille de son âge, même plus jeune que lui, on va même supposer qu’il lui a beaucoup écrit pendant qu’il était à l’armée, qu’il la connaît d’avant ».

… François Truffaut :  » Et puis on lui fera, on réalisera le rêve un peu je crois de tous les hommes, de tous jeunes hommes, une aventure avec une femme mariée et j’ai pensé tout de suite à Delphine Seyrig parce que je voulais que cette aventure ne soit pas sordide, mais un peu rêvée, un peu idéalisée, c’est l’actrice idéale pour çà. Voilà ! »

… François Truffaut : « Je crois que c’est une leçon d’Hitchkock çà. Un des slogans d’Hitchkock, c’est : il faut se donner beaucoup de mal pour créer l’émotion mais une fois que l’émotion est crée, il faut se donner beaucoup de mal pour la garder. »

… François Truffaut:  Parlant d’ Antoine Doinel :  « Il y a chez lui, une espèce de vaillance, il y a une  bonne foi aussi, il y a certainement  de la naïveté il y a une très grande part d’enfance qui est préservée qui fait que l’on oublie son âge réel parce qu’en réalité Jean-Pierre Léaud a vingt sept ans mais on le regarde tout le temps  comme s’il en avait dix huit quand même. »

 

III. Scénario original:  La scène du miroir.

La  scène est ainsi décrite dans le scénario original de François Truffaut. (Le scénario n’est pas respecté à la lettre dans le film)

      Antoine, encore en pyjama, est debout face au miroir placé au dessus du lavabo. Il se fixe intensément dans le miroir en répétant plusieurs fois et avec intensité le nom de Fabienne Tabard.

      Antoine : « Fabienne Tabard, Fabienne Tabard, Fabienne Tabard, Fabienne Tabard, Fabienne Tabard, Fabienne Tabard, Fabienne Tabard,, Fabienne Tabard. »…

Cette répétition se rythme de plus en plus vite et s’enchaine avec celui de Christine.

     Antoine : « Christine Darbon, Christine Darbon, Christine Darbon, Christine Darbon, Christine Darbon, Christine Darbon »….

Ensuite, il ralentit et baisse l’intensité, avec des gestes de la main. Il s’arrête, pour reprendre aussitôt le nom de Fabienne Tabard puis son propre nom, très lentement, une main ouverte face au miroir.

     Antoine : « Fabienne Tabard, Antoine Doinel, Fabienne Tabard, Antoine Doinel , Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel. »…

Antoine prononce de plus en plus fort en insistant sur les « toi » et doi » de son nom.

     Antoine : « AnTOIne DOInel !AnTOIne DOInel !AnTOIne DOInel !AnTOIne DOInel ! »  … etc.

Il est essouffflé, la veine de son front se gonfle et lorsqu’il est à bout, il se frotte le visage et l’asperge d’eau avec ses deux mains.

 

IV: Analyse sous l’angle du tiers inclus:

Antoine s’abîme dans la répétition des noms de chaque femme aimée rendue présente par le reflet du miroir.

Fabienne Tabard, femme de la maturité, mariée, relation illégitime, culpabilisante, dont le nom, « Tabard », anagramme de bâtard, peut laisser planer l’image d’une relation de nature fantasmatique incestueuse dans ce cadre adultérin.

Christine Darbon, femme jeune, de l’âge d’Antoine, relation légitime, dont la réitération du nom peut  faire résonner l’image sexuelle du dard bon, du bon dard.

Antoine Doinel  dont Truffaut évoque lui même l’ambivalence signifiante du nom. Il comporte le « En toi », le « ne » de la négation ; le « doit » du devoir ou le « doigt » du toucher, le « n » d’une autre négation,  le « douane » de la frontière, et le « elle »  de la femme.

L’amoncèlement des noms, couplée aux modulations tonales, rythmiques et gestuelles, elles-mêmes corrélées à l’image en miroir d’Antoine Doinel, ses mimiques, ses regards, ses expressions, sa respiration, ses émotions, confère une présence allégorique à chacun des protagonistes présents ou absents. Le pyjama dont il est vêtu renforce l’intimité de la scène.

Ces présences, ces identités sont non figées, non absolutisées dans une radicalité. Elles sont en mouvement, existent en tant que femmes animées, aimées ou vénérées, hors de leur seule identité. Elles sont en relation avec Antoine Doinel , conformes à la logique du tiers inclus dans laquelle les polarités en interaction ne peuvent être intégralement et radicalement tranchées ou isolées, présentent des degrés fluctuants d’actualisation ou de potentialisation ici présentielle, affective, relationnelle. psychologique. etc…

Dans une vision ou analyse binaire, ces polarités en interaction, seraient absolutisées, fixées, identifiées, séparées et installées dans un pur face à face.

 

          Chaque allitération renvoie l’image spéculaire de l’absente évoquée, à des degrés et sur des modes divers selon la modulation visuelle, phonétique, tonale, affective et gestuelle d’Antoine. Le reflet – absent – de l’image de la femme évoquée, dont l’écart illustre le manque, visualisée par l’évocation répétée et exhortée de son nom, exclut ainsi la radicalisation (ou en termes logiques l’absolutisation) de chacun des éléments de la relation antagoniste ainsi présentée, en accord avec la logique du tiers inclus.

L’être absent existe.

 

***

 

L’interaction se noue entre Antoine et les êtres absents Fabienne Tabard, Christine Darbon.

          Puis il s’adresse à  sa propre personne, physiquement présent, puis absorbé puis enfin comme absent de lui même lors de ces incantations. Il s’adresse à un autre lui-même, l’amoureux éperdu de ces deux femmes à la fois très présentes et virtuelles.  Mais cette incantation à lui-même, parallèle à celle des deux femmes aimées ne peut exclure un très hypothétique antagonisme hétérosexualité ~ homosexualité, aussi improbable ou infime qu’éminemment intime.

C’est de ces interactions d’invocations multiples et de polarités antagonistes mouvantes jamais absolutisés qu’émane une multiplicité enchevêtrée et éminemment complexe de tiers inclus eux mêmes en constante variation, en constant devenir de par leurs propres interactions, jusqu’à  l’insupportable. Poussé à bout par ses propres implorations, par ce flux ininterrompu d’afférences multi-sensorielles dans cet imbroglio émotionnel, Antoine porte la main droite sur son visage et se tait, tel un lâcher prise de genèse hypnotique.  De ne plus voir, de ne plus entendre, de ne plus parler,  Délivrance.

Sidéré, Il entre alors en lui même, tiers inclus à son tour non absolutisé, malgré l’interruption de la scène, émanation en abîme de ce chaos multi-sensoriel, multi-factoriel, incessant, obsédant, porteur à divers degrés d’actualisation de chacun de ces multiples antagonismes de toutes natures, sus-cités.

 

« Entre » amoureux, amour à double visage, celui de la mère et celui de la femme jeune, dont Antoine est épris.  Confusion des sentiments

 

          « Entre » de son amour pour chacune de ces deux femmes, « Entre » de chacun de ces deux types d’amour. (maternel ~ galant, illégitime ~ légitime, coupable ~ licite)

L’incantation reflète la pensée obsessionnelle, l’intime pénétration abstraite et obsédante de l’être absent, l’Intensité amoureuse où l’insupportable absence se transforme en pensée accaparante. Poursuivi par ces pensées, Antoine martèle les noms comme reflet de cette obsession et peut être, sans que cela paraisse prédominant dans cette scène, comme exorcisme. Ainsi ne peut être exclu cet antagonisme d’une autre nature : Obsession ~ Exorcisme. Plaisir douloureux de l’amour obsédant ~ volonté effleurée ou profonde, consciente ou inconsciente de le conjurer. Ce nouveau couple d’antagonismes s’inscrit et s’ajoute au chaos d’interactions décrites plus haut, desquelles émanent ces nombreux tiers inclus.

 

*****

 

Cette scène apparait comme la convergence complexe d’afférences antagonistes multi-sensorielles: visuelles, auditives, signifiantes, phonétiques, tonales, émotionnelles, tactiles, psychologiques, affectives, amoureuses, douloureuses ou fascinantes.

Puissance de ce chaos dynamique de perceptions auquel s’adjoint en dernier ressort celle, variable et modulée du spectateur.

 

V. La scène:

La scène peut être visionnée sur le lien suivant:    Baisers volés: Scène du miroir

 

 

 

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