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Alexander Kluge L’inquiétance du temps

By | 2023-12-02T17:45:46+01:00 30 août 2023|Art, Cinéma, Littérature|1 Comment

Thème du tiers inclus : L’inquiétance du temps, le cours de la vie

Antagonismes en interaction :

Entre Stratégie d’en haut et  Stratégie d’en bas

Entre première et seconde nature

Entre surgissement d’une industrie porteuse de bombes (stratégie d’en haut) et Idée de fuite, quête d’une issue pour les prisonniers du sous-sol  (stratégie d’en bas)

Entre Naissance et Guerre

Entre Vie et Mort

Entre Être et Paraître …

 

***

Né en 1932 à Halberstadt ( ex-RDA), miraculé des bombardements alliés en 1945, cinéaste, écrivain et philosophe, Alexander Kluge occupe une place à part dans l’univers intellectuel et artistique de l’Allemagne contemporaine. Il a joué un rôle majeur dans le renouveau du cinéma allemand après la Seconde Guerre mondiale, et poursuit ce rôle de premier plan dans la sphère audiovisuelle et intellectuelle d’aujourd’hui en tant qu’auteur littéraire.

Il publie sa Chronique des sentiments, réunissant tous ses travaux littéraires et de nombreux récits jusque-là inédits.

 

 

Alexander Kluge

 

L’Inquiétance du temps*

 

J’ai souvent pensé qu’il serait conforme à l’esprit européen et plausible aux yeux d’Ulysse, le héros de l’Odyssée, que la société française et celle de l’Allemagne, ancrée dans la Mitteleuropa, mettent en commun leur expérience des trois cents dernières années pour former ensemble un anti-algorithme à opposer aux algorithmes de la Silicon Valley. L’avenir, je crois, pourrait en prendre la belle habitude en permettant aux histoires d’aller et venir entre les deux rives du Rhin : un espace Schengen poétique.

Des femmes éclairées, venues de France, en l’occurrence des Huguenotes qui vivaient dans les environs de Cassel, ont importé les contes en Allemagne. Les frères Grimm les ont rassemblés. LE POÉTIQUE, C’EST FAIRE LA COLLECTE, dit le dramaturge Heiner Müller, un compagnon de route dont la voix résonne toujours en moi. Néanmoins ce ne sont pas seulement les contes, mais aussi et surtout les réalités qui racontent, à savoir : « l’Inscription sur le mur ».

 

Dans les contes,

 » L’ Inquiétance du temps « 

est indissociable du motif de la porte

 

 

Que nous faut-il laisser entrer ?

Que doit-on à tout prix laisser dehors

 

 

Nos ancêtres sur le continent européen n’avaient pas cette chance qu’avait Ulysse en Méditerranée de pouvoir mettre les voiles : en cas de danger, il prend le large.

 

 

Impossible de déplacer les maisons aussi vite

 

Pour Chattelise, jeune protagoniste d’un conte des frères Grimm, la porte a tant d’importance qu’elle refuse de la laisser à la maison. Elle la démonte et l’emporte avec elle dans les champs. Des brigands viennent piller tout ce qui a de la valeur dans la maison. La nuit, Chattelise est assise dans un arbre, fatiguée. Alors, la porte lui échappe des mains et tombe au beau milieu des brigands. Ceux-ci abandonnent leur butin et s’enfuient. C’est ainsi que la porte a tout de même rempli sa fonction protectrice !

 

S’agissant de la protection des frontières extérieures de l’Europe, je souhaiterais qu’on ait un peu de ce double regard qui distingue entre récit et simple information avec un œil sur les faits, l’autre sur les désirs.

 

« L’ Inquiétance »  est présente sur divers champs et à différentes époques. L’aiguillon de l’inquiétude est le même aujourd’hui que lors d’un bombardement dans la région d’Alep, qu’en ce mois d’avril 1945 où ma sœur et moi-même avions dû trouver refuge dans un abri antiaérien. L’écart entre première et seconde nature  – entre le surgissement d’une industrie porteuse de bombes (stratégie d’en haut) et l’idée de fuite, la quête d’une issue pour nous, les prisonniers du sous-sol (stratégie d’en bas) – demeure un absolu.

 

Le terrain où opère « l’Inquiétance du temps » est celui du cours des vies. Les temps qui séparent naissance et bombe. Quand les vies sont déchirées par le cours de l’histoire, la poétique ne saurait les raccommoder, les recoller, ou les recoudre. En revanche, s’il s’agit de comprendre ce que le monde nous réserve, elle a la capacité de créer des relations. Elle compose des toiles, à l’instar d’Arachné, cette jeune tisseuse lydienne transformée en araignée, sœur éloignée d’Internet.

« Chute hors de la réalité » : Dans d’une industrie américaine rongée par la rouille, nous voyons d’anciens ouvriers désespérés ; observés par leurs voisins, domptés par leur conscience morale, ils renoncent pour leur part à se rebeller. Ils élisent pour les représenter celui qui ose se comporter comme eux-mêmes aimeraient le faire s’ils n’étaient pas disciplinés.

 

 

C’est ce que Max Weber appelle le CHARISME DE L’ÉLÉPHANT IVRE.

Un monde fonctionnalisé, globalisé, donne naissance à des phantasmes.

La seule façon d’y remédier, c’est de produire des contre-récits.

 

 

En voici deux 

 

 

1. Le charisme de l’éléphant ivre :

 

L’on sait de Max Weber qu’il lui arrivait de chercher la vérité non pas dans les faits, mais dans le langage.

Un choix suggestif des mots est source de clairvoyance.

Cette expérience valait aussi pour sa théorie du

« CHARISME DE L’ÉLÉPHANT IVRE »

 

 

 

Jamais il n’avait observé d’éléphant de près. Dans un journal londonien, il avait repéré un article où il était question d’herbes fermentant à l’intérieur des intestins enroulés dans le ventre de ces mastodontes. Cette dose d’alcool mettait les animaux en fureur.

 

 » Ce doit être un spectacle grandiose « ,

lisait-on, que de les voir

se frayer un passage sans tenir compte d’aucun obstacle.

 

C’est ainsi, comme le supposait Maw Weber, que chez certaines femmes ayant de la personnalité et longtemps contraintes, s’accumule ( parfois sur plusieurs générations, comme dans le ventre d’un éléphant), une rage qu’elles transmettent à leurs fils, le plus souvent leur cadet ou à leur dernier né.

Cette fierté ou ce courage «innés», cette fureur qui n’évoque a priori aucune vertu héroïque et que l’on retrouve tout aussi bien chez des hommes intrinsèquement disgracieux, est détectée par la haine accumulée, EN FERMENTATION DANS LES BOYAUX DE L’ESPRIT DE MILLIONS D’INDIVIDUS qui ne veulent plus supporter leur oppression.

L’ivresse soudaine, le charisme de leur modèle, semble agir par contagion et s’empare alors des masses, lesquelles désormais considèrent comme leur leader cet homme en réalité plus petit, ce grand animal charismatique qui renverse des arbres avec leur soutien. Il brille alors par la lueur que des millions de regards projettent sur lui.

 

 

Dans un tel état d’ivresse, ajoute Weber, le décalage peut être considérable entre l’être et le paraître.

Le pouvoir charismatique est un régime chaotique. À l’image d’éléphants qui foncent devant eux, le ventre rempli d’alcool. Il ne peut s’exercer assis depuis une table de travail.

 

2. Le ciel cesse de peindre et se tourne vers la critique

Là-bas, au-dessus des montagnes d’Alep, où d’habitude le soleil émergerait des brumes matinales, scintille maintenant une rangée de points argentés. Tout autour d’eux – comme en bien d’autres journées de cette saison – le ciel se colorait, selon des témoins, mais un peu différemment tous les jours : couleur groseille à maquereau, bleu virtuose, jaune flanelle, vermeil, couleur d’ange, blanc hystérique, rose mélangé. Et toujours la résonance lumineuse à l’horizon opposé, côté ouest. Encore sombre, celui-ci faisait écho aux fulgurations éclatantes émises à l’est.

 

 

Perçant la profusion des couleurs, les artefacts encore minuscules dont l’apparition était devancée par le bruit des moteurs. Ce n’étaient encore que des points. Et déjà leur vrombissement ( « le son des trompettes »), l’anticipation anxieuse, focalisait l’attention du spectateur.

 

Vingt minutes après, la ville était détruite

 

Bien qu’il faille six ou huit attaques de cette sorte pour vraiment l’anéantir. Et même dans ce cas, il y aura toujours des foyers d’esprit humain en activité, qui tenteront de s’en tirer et de se réorganiser.

Pareille attaque aérienne, à savoir l’intervention d’une industrie armée, d’un pouvoir céleste fondé sur l’ingénierie, implique une  forte charge critique.

 

Et de s’interroger au fond de l’abri antiaérien :

À quel moment aurions-nous pu encore bifurquer, mes enfants et moi,

afin d’échapper à cette fatalité qui s’abat sur nous d’une hauteur de trois mille mètres ?

Était-ce il y a vingt ans ?

Aurais-je pu l’éviter hier encore ?

Où se mettre à l’abri ?

 

La connaissance des lieux sûrs est le commencement de la philosophie.

 

Une escadrille de bombardiers qui surgit tôt le matin dans un ciel aux couleurs immuables refonde la pensée. Si mon corps était d’acier tout en ayant la souplesse d’un jeune peuplier, alors je pourrais amortir l’impact d’un fragment de bombe qui cherche à m’atteindre.

 

 

 

Ainsi le ciel changeant, tout la haut,  critique-t-il le corps, les sens et l’esprit, réclamant urgemment l’Homme nouveau tel qu’en dernier lieu les bio-cosmistes de la Révolution russe l’avaient conçu en 1917.

Où êtes-vous, mes frères, alors que je suis en détresse ?  Le temps n’a pas manqué pour entrer en contact avec vous, mais j’étais occupé, je tentais de compter les couleurs cristallines du ciel.

Sous nos latitudes, le ciel d’aurore, comme celui du crépuscule, est un peintre fort doué. À quelques secondes de ma fin (et de celle des êtres qui me sont chers) – et à tout jamais si c’est mon voisin qui est frappé – je veux clamer jusqu’aux nues ma critique.

 

Je tète les mamelles de la louve pour absorber en moi ce remède miraculeux,

si le temps m’est donné …

 

 

              …

 

 

 

* Texte traduit de l’allemand par Anna Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Arthur Lochmann, et Vincent Pauval. Chronique des sentiments, Livre II

 

One Comment

  1. Jacline moriceau 31 août 2023 at 10 h 12 min

    Cerytains aspects demanderaient un examen critique par exemple la venue de cet ‘homme nouveau’

    Bien à toi Jacline M

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