Wagner

By | 2018-01-15T21:51:49+00:00 2 décembre 2017|Musique|0 Comments

Thème du tiers inclus: Ambivalence du sentiment éprouvé face au génie d’un compositeur controversé tant pour son oeuvre que pour lui même. Entre répulsion et admiration, entre haine et dévotion, il émane de cette conjonction de sentiments une dynamique très singulière

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« Je détruirai l’ordre établi qui sépare le plaisir du travail, qui fait du travail un fardeau et du plaisir un vice, je suis immortel. » (Richard Wagner)

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Aucun musicien n’a suscité autant de haine ou de dévotion que Wagner aussi bien pour son œuvre qui a bouleversé l’histoire de la musique que pour ses idées, à la fois révolutionnaire, et réactionnaire, ce nationaliste, ardent artisan de l’unité allemande, était aussi antisémite au point d’avoir été longtemps après sa mort, le musicien préféré d’Hitler, si bien qu’aujourd’hui encore, on a du mal a séparer l’œuvre de son auteur, et que l’on continue d’aimer, de détester ou de se moquer de Wagner, et de sa musique.

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Dans Le Président (1961) d’Henri Verneuil , dialogue de Michel Audiard :

Mademoiselle Millerand, la secrétaire gouvernante de Beaufort, jouée par Renée Faure : « C’est exquis n’est ce pas ? »

Emile Beaufort ( ancien président du conseil joué par Jean Gabin) : « Ma chère amie, Wagner est inécoutable ou sublime selon les goûts mais exquis sûrement pas. »

Mlle Millerand : « Alors qui peut on trouver exquis, je vous le demande. »

« Mozart ou Tino Rossi. »

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Si Wagner est cité ici, c’est qu’il suscite un sentiment partagé pour ses admirateurs. Mélange de répulsion et d’admiration que cet immense musicien, avant tout créateur, suscite. Wagner brasse des idées. Ceci se traduit dans sa musique. Sa musique a bouleversé le genre de l’opéra. Sa mélodie est continue, elle possède un sens très abouti de la transition. Wagner est en quelque sorte l’inventeur de la musique de film, sa musique assure la continuité de l’image ou plutôt des images que le montage du film a morcelées.

Bernstein disait à son sujet : « Je vous hais en me prosternant » . Il détestait l’homme et admirait son œuvre.

 

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Dans « Meurtre Mystérieux à Manhattan » de Woody Allen :

 Sa femme, jouée par Diane Keaton : « Le marché c’était que je tienne jusqu’au bout du match de Hockey et que tu tiennes jusqu’à la fin de l’opéra »

Woody Allen : « Je ne peux pas écouter trop de Wagner à la fois, çà me donne envie d’envahir la Pologne, je ne peux plus me sortir le thème du vaisseau fantôme de la tête, tiens demain fais moi penser à acheter tous les disques de Wagner et à louer une tronçonneuse. »

 

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Pascal Quignard dans La haine de la musique, Ed. Folio p 223,

« La cour de Nuremberg aurait dû demander de faire battre en effigie la figure de Richard Wagner, une fois l’an, dans toutes les rues des cités allemandes ».

Pascal Quignard exprime donc lui aussi cette ambivalence par la juxtaposition des deux termes:

  • L’effigie à connotation  plutôt positive et
  • le syntagme  » faire battre ».

A noter qu’il pondère l’expression classiquement utilisée qui est  » exécuter en effigie » en la confondant avec  l’expression « battre à l’effigie » qui consiste à frapper une monnaie en effigie, en l’honneur de quelqu’un.

 

L’expression utilisée par Quignard est très surprenante car il télescope les termes

  •  » exécuter » utilisé avec « en » : qui fait subir une peine en l’absence du condamné
  •  le terme « battre » normalement utilisé avec « à » qui consiste à frapper une monnaie en l’honneur de…

Quignard  écrit  » Battre en effigie » téléscopant ainsi les deux prépositions.

La confusion se situe au niveau de l’inversion de l’utilisation des deux prépositions « en » et « à » avec l’un et l’autre verbe.

Cette confusion de nature purement linguistique dit à quel point l’ambivalence est subtilement profonde.

Le mot « battre » peut contenir dans son paradigme signifié:  battre jusqu’à la mort, ou frapper à mort, mais dans l’expression consacrée à l’effigie: il est dit : frapper ou battre à l’effigie.

 

le CNRTL ( Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) précise les deux entrées:

1. Représentation du visage d’une personne sur une médaille. Effigie d’un monarque; battre à l’effigie, frapper à l’effigie

2. Représentation d’un condamné, à laquelle on faisait subir une peine physique en l’absence du condamné (contumace, etc.). Exécuter un criminel en effigie (Ac.1835-1932).Il fut pendu, il eut la tête tranchée en effigie (Ac.1835, 1878).

En entrecroisant les verbes et les prépositions, Quignard dés-absolutise  les deux polarités extrêmes et crée ainsi un tiers inclus de nature purement linguistique.

  • l’image positive de l’effigie frappée, par l’adjonction de la préposition « en ».
  • L’exécution radicale par le remplacement du verbe  « exécuter » par celui de « frapper »

Il parvient ainsi, par cette inconsciente subtilité, à exprimer ce que d’autres ont exprimé: une dynamique transfinie (selon Lupasco) ou trajective ( selon Berque) mouvement contradictoire entre haine et dévotion, répulsion et admiration.

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