//Herrigel Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc.

Herrigel Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc.

By | 2018-07-06T03:48:10+00:00 4 juillet 2018|Littérature|1 Comment

Thème du tiers inclus : Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc.

Antagonismes en relation:    Arc ~ Archer;    Tir ~ Non tir ;    Maître ~ Elève;    Début ~ Achèvement.

 

Et d’une voie forte le maître cria : « Le noble art est sans intention, sans but ! Le plus obstinément tu essaieras d’apprendre à tirer ta flèche pour atteindre la cible, et le moins tu y parviendras. Ce qui te bloque le passage, c’est ta volonté qui est bien trop présente. Tu penses que ce que tu ne fais pas toi même ne se manifeste pas.

 

Selon Herrigel, la concentration de l’archer sur l’un des éléments, évènements, ou phénomènes cités ci-dessus, ou sur son élément, événement ou phénomène antagoniste ébranle, déstabilise l’acte du tir. Il propose de les abstraire de la concentration, de la volonté, de la conscience, et donc de leur détermination.

Selon lui, l’acte de tir se situe  dans la relation entre ces éléments, évènements ou phénomènes qui n’existent que par leur abstraction de la volonté et de la conscience.

Pour simplifier l’analyse, nous ne parlerons que d’un seul couple d’antagonistes en gardant en mémoire que tous sont concernés. Il s’agira de la relation entre l’Arc et l’Archer, dont l’exemption de la maitrise volontaire et consciente sera pensée comme Non-Arc ~ Non-Archer que nous écrirons comme suit : Ārc et Ārcher

 

En termes logiques : Le déterminisme de la logique binaire ne permet pas d’envisager la relation entre deux antagonismes définis négativement.

L’envisager en termes de logique dynamique du tiers inclus contradictoire, c’est parvenir à concevoir une dynamique trajective, transfinie, une co-sucitation d’ordre métaphysique entre deux antagonismes abstraits ou définis négativement. Herrigel suggère de parvenir à un état sustenté, tiers inclus thaumaturgique d’une relation d’antagonismes parés d’indétermination, parés car exempts de soumission à la volonté mais leur présence physique ne peut toutefois être forclose.

Comme pour le signe linguistique de Saussure (voir l’article qui lui est consacré), le tiers émane de la relation entre deux polarités dont la particularité est d’être définies négativement :  le Non-Arc (Ārc ) et le Non-Archer (Ārcher) permettent l’émanation d’un tiers inclus singulier auquel la respiration permettra d’accéder.

 

La double propriété (consciente et inconsciente; consciente et automatique ) de la fonction vitale « Respiration » apparaît comme la clef de l’ouverture à ce monde.

Cette double propriété, très spécifique de la fonction vitale  » Respiration »  va diffuser,  imbiber, puis se fondre aux antagonismes en interaction, permettre par le transfert de cette propriété ambivalente, la délivrance et  l’allègement du poids de la conscience des antagonismes en présence : Arc Archer devient Ārc Ārcher et ainsi l’accès à la relation métaphysique ou « méta-relation » :  Non Arc ~ Non Archer :  Ārc ~ Ārcher.

La dynamique transfinie * (selon les termes de la logique du tiers inclus de Stéphane Lupasco), trajective * (selon ceux de la mésologie d’Augustin Berque)  émane de la mise en relation de ces couples de polarités. Comme dans l’hypnose, la multiplicité des couples d’antagonismes d’afférences sensorielles (la vue, le toucher, la tension musculaire, etc … ) devient alors provisoirement er réversiblement  inaccessible à la conscience humaine, et conduit inéluctablement au « lâcher prise ».

Alors que la conscience des éléments, événements ou phénomènes en jeu, antagonismes énoncés plus haut, (Archer ~ Arc; Tir ~ Non-Tir ; Maître ~ Elève; Début ~ Achèvement) est ici considérée comme une forme d’absolutisation, le tiers inclus émanera de la conjonction d’éléments, évènements, ou phénomènes définis négativement, d’un «méta – tiers» méta-transfini ou méta-trajectif .

La multiplicité des « méta- tiers »  émanant de ces multiples antagonismes en relation, conduira à cet état psychique d’abstraction de toute réalité finie, à cet état Zen, lui même non absolutisé, contenant en lui même la contradiction des éléments, évènements ou phénomènes décrits, définis négativement, car délivrés et allégés de la volonté et de la conscience.

 

Dans le cas présent, il n’y a pas  » l’Arc  » d’un côté et « l’Archer » de l’autre, mais le  « Non-Arc » ( Ārc) d’un côté et le «Non-Archer » ( Ārcher) de l’autre. C’est la conjonction des deux qui crée la dynamique créative « transfinie », ici méta-transfinie, ou trajective ici  » méta-trajective » . Cette conjonction des deux polarités définies négativement, hors conscience, contient en elle-même la contradiction et donc la dynamique et l’énergie du devenir, celles de l’acte du tir. 

Lorsque, dans cette interaction, la place de Non-Arc (Ārc)  est prépondérante, celle de Non-Archer ( Ārcher)  est moindre, mais jamais absente. Et réciproquement.

Pour le dire en termes logiques : Lorsque la place de Ārc tend à s’actualiser, la place de Ārcher tend à se potentialiser, mais ne disparait jamais. Et réciproquement.

Le méta-tiers inclus porte en lui la dynamique du devenir, celle-ci n’est jamais fixée : elle est transfinie, méta-transfinie.

 

La dynamique du tiers inclus est ici très singulière car c’est par l’absence de volonté, par une disposition particulière à céder sans résistance, que l’on peut satisfaire le mieux à l’exigence de fermer la porte des sens, portés par l’ensemble des polarités en interaction dans la dynamique du tir : Archer ~ Arc; Tir ~ Non-Tir ; Maître ~ Elève;  Début ~ Achèvement.

Intervient la respiration.

Plus intensément l’on se concentre sur l’acte respiratoire, plus s’atténuent les excitations venues de l’extérieur. On devient insensible, à la longue, à des excitations même intenses et en même temps, on se soustrait plus facilement et plus vite à leur dépendance.

 

Mais la concentration sur la respiration est elle même une dépendance de l’esprit,

Çà n’est qu’avec le temps que l’acte respiratoire s’insère tout naturellement dans le processus, accentue notablement positions et actes particuliers et surtout les relie intimement les uns aux autres en un déroulement rythmique qui varie suivant les facultés respiratoires de chaque tireur.

C’est dans cet état fusionnel avec l’intériorisation de la respiration (« Non-Respiration ») que les trois valeurs peuvent s’abstraire du contrôle de la volonté.  Le Ārc, le Ārcher, et le méta-tiers inclus de la relation entre ces polarités définies négativement, toutes trois s’inscrivent en l’absence de toute volonté, hors conscience. Le tiers inclus entre Ārc ( non-Arc) ~ Ārcher (non-Archer) ne devient métaphysiquement concevable que dans un état hors conscience seulement permis par l’intériorisation « abstractisante »de ce phénomène vital qu’est la respiration, dans son passage de fonction vitale consciente à fonction vitale automatique.

La respiration présente cette singularité physiologique d’être, des cinq fonctions physiologiques vitales (circulatoire, cardiaque, pulmonaire, rénale et digestive) la seule à pouvoir être à la fois automatique et être maitrisée par la conscience.

Comment dès lors s’étonner qu’elle soit, analogiquement, « l’outil électif  » permettant aux antagonismes ce passage entre déterminisme et abstraction et conséquemment ce lien entre conscience et état Zen, la voie du Soi.

 

La respiration est la seule et unique fonction vitale possédant le double contrôle automatique et conscient, c’est elle qui, imbibera et fécondera, par analogie et harmonie de fonction, le lien permettant le passage de la maitrise volontaire à l’abstraction des deux antagonismes en inter-relation, la relation Arc ~ Archer en relation Ārc ~ Ārcher, mais également les autres antagonismes sus-cités (Tir ~ Non Tir ;  ; Maître ~ Élève ; Début ~ Achèvement)

 

En retour, la co-suscitation trajective de cette relation devenue Ārc ~ Ārcher permet la dynamique de l’action, émanation métaphysique de deux polarités définies négativement par l’action de la respiration, seule faculté vitale, porteuse en elle-même de cette singulière ambivalente propriété.

L’imprégnation des mécanismes de mouvement conscient ~ inconscient de l’« outil » respiration à celui de maîtrise volontaire ~ non maitrise volonaire des deux polarités Arc ~Archer en Ārc ~Ārcher permet l’émanation de l’acte du tir en état « sustenté » car émanant de deux antagonismes situés hors volonté.

L’analogie de la fonction du passage conscient ~ inconscient de la respiration aux antagonismes permet en retour ce méta tiers inclus. L’Acte du tir se produit hors conscience, tel un Non-acte ( Ācte) puisque lui aussi exempt de la volonté.

En état ZEN.

On se trouve alors bien dans une logique à trois valeurs:  Non-Arc ~ Non-Archer ~ Non-Respiration où le « Non »  représente le contrôle volontaire.

La conscience de l’une de ces polarités ( Arc, Archer) entraverait l’expérience du tir : Leur prise de conscience, – sous l’angle de la logique du tiers inclus, – serait considérée comme absolutisation.

 

 

Le lecteur trouvera reproduits ci -dessous de nombreux extraits du livre d’Herrigel  illustrant ces propos.

 

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… Le problème est là : malgré toute son action, il faut que l’archer devienne un centre immobile, pour employer encore une expression chère à ces maîtres, et c’est alors que se produit le grand événement, le fait ultime…

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L’art [1] est dépouillé de son art, le tir cesse d’être un tir, le moniteur devient élève, le maitre redevient un débutant, la fin devient le commencement, et le début un achèvement. Notre esprit, habitué à des concepts plus clairs [2], est désorienté par ces formules d’apparence hermétique qui sont familières et transparentes à l’homme d’Extrême Orient, et c’est pour cette raison qu’il faut remonter à une origine plus lointaine. Les européens n’ignorent pas qu’au Japon, les arts se rattachent à la racine commune du bouddhisme. 

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L’homme [3] raisonnable n’exigera pas du bouddhiste Zen, qui vit désormais dans la vérité inconcevable et inexprimable, qu’il tente d’esquisser vaguement les expériences qui l’ont transformé et libéré. De ce point de vue, le Zen s’apparente à la pure mystique de « l’absorption » et quoi que fasse celui qui n’a vécu aucune expérience mystique, il est et restera en dehors.

… De telles [4] descriptions du chemin et des ses diverses stations manquent presque totalement dans la littérature Zéniste…

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     Un facteur qui influence aussi sa décision est la certitude que sans cesse, il devra surmonter et retraverser ses expériences, ses triomphes et ses avatars, aussi longtemps qu’ils sont « siens », jusqu’à ce que s’annihile tout ce qui est « lui ». C’est à ce prix qu’il peut trouver la base d’expériences qui, en tant que « Vérité embrassant toute chose », l’éveilleront à une vie qui ne soit plus sa propre vie quotidienne. Parvenu à ce stade, il vit tandis que ce n’est plus lui qui vit.

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… Le maître nous dit un jour : « L’acte de l’inspiration lie et réunit, tout ce qui est convenable s’accomplit tandis qu’on retient le souffle ; l’expiration, elle, délivre et parfait, en triomphant de toute limitation. » Mais nous n’étions pas encore capables de comprendre ce langage…

La respiration permet l’abstraction de soi même à la condition qu’elle soit elle-même abstraite de toute volonté.

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Ensuite [5], le maitre se fit un devoir d’établir sans tarder les rapports entre le tir à l’arc et l’acte respiratoire auquel on ne s’exerce pas pour lui même. L’acte global de la tension de l’arc et du tir fut décomposé en périodes : saisir l’arc, y poser la flèche, élever l’arc, le bander, le maintenir au maximum de tension, lâcher le coup. Chacun de ces actes partiels était introduit par une inspiration, soutenu par la retenue du souffle, refoulé et terminé par une expiration. En agissant de la sorte, l’acte respiratoire s’insère tout naturellement dans le processus, accentue notablement positions et actes particuliers et surtout les relie intimement les uns aux autres en un déroulement rythmique qui varie suivant les facultés respiratoires de chaque tireur.

Malgré la décomposition en phases successives, l’acte fait l’effet d’un tout vivant en soi, et qui ne peut être comparé à un exercice de gymnastique où l’on peut ajouter ou retrancher certains gestes sans en détruire pour cela le sens ou le caractère.

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« L’intention » parasite le tir. Elle absolutise les polarités, trouble leur abstraction nécessaire à leur interaction permettant la dynamique du devenir émanant seulement de cette interaction. Nous sommes ici encore au cœur du mystère du tiers inclus, de la métaphysique de l’interaction d’éléments en présence devenus non déterminés :

 

« Je [6]comprends bien, dis-je, qu’il ne faut pas ouvrir la main brusquement si l’on ne veut pas gâter le départ du coup mais, de quelque façon que je m’y prenne, c’est toujours raté. Si je ferme la main aussi fortement que le puis, il m’est impossible d’éviter la secousse en l’ouvrant. Si, par contre, je m’efforce de la laisser relâchée, la corde est arrachée à l’improviste, il est vrai, mais trop tôt avant que ne soit atteinte la tension maxima. Je ne cesse d’aller de l’une à l’autre de ces deux formes de l’erreur, et je ne trouve aucune issue. »

Je dus avouer au Maître que cette interprétation ne faisait qu’augmenter ma confusion.

« Finalement, je bande l’arc et je tire en vue d’atteindre le but, objectai-je. La tension est donc un moyen en vue d’une fin, et je ne puis perdre de vue ce rapport. L’enfant l’ignore encore, mais moi, je ne puis en faire abstraction.

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L’art [7] véritable, s’écria le Maître, est sans but, sans intention.

Plus obstinément vous préserverez à vouloir apprendre à lâcher la flèche en vue d’atteindre sûrement un objectif, moins vous y réussirez, plus le but s’éloignera de vous. Ce qui pour vous est un obstacle, c’est votre volonté trop tendue vers une fin. Vous pensez que ce que vous ne faites pas par vous même ne se produira pas.

… Que dois-je donc faire ? Demandai-je très perplexe.

  • Apprendre à bien attendre !
  • Comment apprend-on ?
  • Libérez vous de vous-mêmes, laissez derrière vous tout ce que vous êtes, tout ce que vous avez, de sorte que vous, il ne reste plus rien que la tension sans aucun but. 
  • Donc, il faut qu’intentionnellement, je me dépouille de toute intention ? Répliquai-je précipitamment.
  • Jamais aucun élève ne m’a encore posé pareille question, de sorte que je ne sais pas la réponse qui convient.

 

Mais penser que l’on ne pense rien, c’est déjà penser quelque chose.

 

Si [8] l’on veut obtenir un départ convenable du coup, il faut ajouter maintenant à la décontraction physique une détente de l’esprit et de toute l’âme, en vue de rendre l’esprit non seulement mobile mais libre, mobile en vue de la liberté, libre au profit de la mobilité originelle, essentiellement différente de ce que l’on a coutume d’appeler mobilité d’esprit.

Entre ces deux états : relâchement physique d’une part et liberté spirituelle d’autre part, il s’établit donc un décalage que le seul acte respiratoire ne peut plus compenser. C’est en se retranchant de toutes connexions, quelles qu’elles soient, en se dépersonnalisant de fond en comble, que l’âme abîmée en soi se montre en la toute puissance de son origine indicible.

Ce n’est pas par la volonté de se détourner énergiquement qu’on peut satisfaire le mieux à l’exigence de fermer la porte des sens, mais plutôt par une disposition à céder sans résistance. Mais, pour que réussisse d’instinct ce comportement passif, il faut à l’âme une armature interne ; elle l’acquiert en se concentrant sur l’acte respiratoire. Cette concentration s’opère en pleine conscience en y apportant une sorte de pédantisme : inspiration et expiration sont exécutées séparément et avec soin.

Le résultat de cet exercice ne se fait pas longtemps attendre. Car plus intensément l’on se concentre sur l’acte respiratoire, plus s’atténuent les excitations venues de l’extérieur. Elles s’engloutissent dans un vague murmure, auquel on commence par ne plus prêter qu’à demi oreille, pour n’en être finalement pas plus troublé que ne l’est celui qui est habitué au murmure de l’océan. On devient insensible, à la longue, à des excitations même intenses et en même temps, on se soustrait plus facilement et plus vite à leur dépendance. Que le corps soit debout, assis ou couché, il suffit de veiller à le tenir détendu au maximum, et si l’on se concentre alors sur l’acte respiratoire, on se trouve bientôt comme isolé par des enveloppes imperméables.

 ———- 

Herrigel définit ci-dessous l’abstraction des polarités comme « Présence d’esprit ». C’est cette « Présence d’esprit » qui permettra la dynamique du devenir, de ce moment jamais actualisé, passage en l’absence de déterminations des éléments en jeu.

 

Cet [9] état dans lequel on ne pense, projette, poursuit, souhaite ou n’attend plus rien de déterminé, où l’on se sent capable du possible comme de l’impossible, dans l’intégrité d’une force non influencée, cet état auquel toute intention, tout égoïsme sont étrangers, est désigné par le Maître comme proprement « spirituel ». Chargé en effet de conscience spirituelle, il reçoit aussi le nom de « Véritable Présence d’esprit ». Entendons par là que « l’esprit » est omniprésent parce que nulle part il ne s’attache à un endroit particulier. Ce qui lui permet de rester présent, c’est que, alors même qu’il s’applique à tel ou tel objet, il ne s’y attache pas en réfléchissant, perdant ainsi toute sa mobilité originelle. Comparable à l’eau qui, remplissant un étang, est toujours prête à se déverser, il lui est possible, de temps à autre, d’agir avec sa force inépuisable parce qu’il est libre, et de s’ouvrir à toute chose parce qu’il est vacant. Un cercle vide, symbole de cet état proprement primitif, parle à celui qui s’y trouve inclus. 

C’est donc par la toute puissance de sa « Présence d’esprit », non troublée par une volonté d’intention, si déguisée soit-elle, que l’homme dégagé de toute connexion doit pratiquer un art quelconque. Mais pour qu’il puisse s’insérer en parfait oubli de soi-même au processus de la réalisation formelle, il faut que la pratique de l’art soit préalablement amorcée.

S’il fallait qu’il affronte une situation à laquelle il ne pourrait s’adapter d’instinct, il faudrait que l’homme perdu en soi la réalise d’abord en sa conscience. Et par là, à nouveau, il se retrouverait attaché là d’où il s’était libéré; il serait comparable à l’homme qui s’éveille et médite le programme de sa journée et non à l’homme éveillé à l’état primitif et qui agit près de lui. Il n’aura jamais cette impression que tous les éléments de l’accomplissement de l’acte se succèdent comme en un jeu et comme mus par une intervention supérieure. Jamais non plus, il n’apprendrait comment l’élan d’un acte peut se communiquer à celui qui lui-même n’est que mouvement, et comment, en réalité, tout est déjà accompli avant qu’il ne s’en soit rendu compte.

 

Plus on attend de l’absolue « Présence d’esprit », moins on doit laisser à des dispositions naturelles favorables ou au hasard le soin de provoquer le détachement et la libération de soi-même, le repliement et la concentration de la vie qui sont exigés. On ne s’abandonnera pas non plus au petit bonheur au déroulement de l’acte, qui exige le concours de toutes les forces, avec l’assurance que la concentration nécessaire s’établira d’elle même.

Au contraire, c’est préalablement à toute action et à toute performance, avant tout don et soumission de soi, que cette « Présence d’esprit » est réalisée et assurée par l’exercice.

… mais pour en arriver au point où le savoir se spiritualise, il faut, comme pour l’art du tir à l’arc, la concentration totale des énergies physiques et animiques.

Dès lors que la volonté réapparait, elle détermine à nouveau et perturbe, ré-actualise les polarités et perturbe le devenir du tiers inclus :

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« Dès lors il faut se libérer de la volonté d’atteindre la cible :

Enlevez [10] donc de votre esprit cette préoccupation des coups au but. Même si vos coups n’y atteignent pas, vous pouvez devenir un Maître de l’arc. Ceux qui portent là-bas sur la cible ne sont que preuves et confirmations de votre vacuité totale d’intention, de votre dépouillement du moi, de votre absorption portée au maximum, de quelque façon qu’il vous plaise de nommer cet état-là. Il est des échelons dans la maîtrise et celui-là seul qui a atteint le dernier n’est plus exposé à manquer le but extérieur. »

 ———–

«  Si [11] vous espérez tirer profit d’une compréhension quelque peu utilisable de ces connexions obscures, vous vous égarez. Les évènements dont il s’agit dépassent la portée de l’entendement. Ne perdez pas de vue que, déjà dans la nature extérieure, il est des harmonies qui, si elles sont incompréhensibles, n’en sont pourtant pas moins réelles ; nous en avons pris une telle habitude qu nous ne pourrions concevoir qu’il en fut autrement.

J’ai eu très souvent la pensée occupée par cet exemple que je vais vous donner : L’araignée «  danse » sa toile sans savoir que des mouches viendront s’y prendre ; la mouche, elle, qui va dansant dans un rayon de soleil, ignore ce qui se trouve devant elle et se prend dans cette toile. Mais, dans l’araignée comme dans la mouche, « Quelque chose » danse, et dans cette danse, extérieur et intérieur sont un. Je suis incapable d’expliquer mieux ; c’est ainsi que l’archer atteint la cible sans avoir extérieurement visé. »

 ———-

… S’il [12] ne faut pas vous chagriner des coups mauvais, ce que vous savez depuis longtemps, vous n’avez pas à vous réjouir des bons. Il faut vous libérer de ce passage du plaisir au mécontentement.. Il faut que vous appreniez à dominer cela, dans un état d’équanimité décontractée, et à vous réjouir par conséquent comme si le coup avait été tiré par un autre que vous.

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Dans le dialogue reproduit ci-dessous, l’élève exprime d’abord le doute puis une forme de révélation dans laquelle les polarités n’existent plus :

– S’adressant au Maître, l’élève dit :

« Je [13]crains de ne plus rien comprendre du tout, répliquai-je, même les choses les plus simples se troublent. Est-ce moi qui tend l’arc ou est-ce l’arc qui me tire à la tension maxima ? Est-ce moi qui touche le but, ou bien le but qui m‘atteint ? Ce que vous appelez «  Quelque chose » est-il de nature spirituelle aux yeux du corps, de nature corporelle aux yeux de l’esprit ? Sont-ce les deux à la fois, ou bien ni l’un ni l’autre ? Toutes ces choses, arc, flèche, moi, s’amalgament tellement que je ne suis plus capable de les séparer. D’ailleurs le besoin de séparer n’existe plus. Dès que je saisis l’arc et que je tire, tout devient si clair, si un, si ridiculement simple… »

 

Le Maître m’interrompit alors et dit : « Voilà justement la corde de l’arc qui vient de vous traverser ! »

 

———– 

 

 

[1] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 17-18

[2] Ceux de la binarité

[3] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 22.

[4] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 24-25.

[5] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 39-40

[6] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 51.

[7] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 53-54.

[8] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 53-54.

[9] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 64-68

[10] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 94

[11] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 95-96

[12] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 102.

[13] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 102-103

[14] E. Herrigel, LE ZEN  dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Ed. Dervy, p 117-118.

One Comment

  1. Koniarz 7 juillet 2018 at 22 h 56 min

    PS : la fable de la grenouille et du scorpion (et son explication) m’avait été racontée par le biologiste François Jacob.

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