///Edouard Manet. « Le déjeuner sur l’herbe »

Edouard Manet. « Le déjeuner sur l’herbe »

By | 2018-01-16T21:34:35+00:00 16 décembre 2017|Peinture|0 Comments

Thème du tiers inclus: Le scandale nait de la juxtaposition de deux représentations sociales incompatibles que la convenance et la morale  réprouvent. Prises séparément, la provocation serait négligeable. Représentées conjointement, l’image est insupportable pour l’époque. Les paramètres du tiers inclus sont présents: la nature du tiers inclus ( le scandale) est différente de celle des deux éléments qui la composent mais sous leur intime dépendance. Seule leur juxtaposition permet l’émergence de ce qui dérange.

 

Manet : « Le déjeuner sur l’herbe »

Le palais de l’industrie, construit par Napoléon III bâti pour l’exposition universelle de 1855 accueille  en mai 1863 le premier salon des refusés. Ce salon des refusés montre une inflexion dans la politique impériale de Napoléon III. S’efforçant de comprendre le rôle de l’art, il accepte de présenter ce que le jury sclérosé a refusé. C’est pour lui le moyen de présenter l’empire sous un nouveau jour libéral.

Y figure parmi les œuvres présentées, celle qui deviendra « Le déjeuner sur l’herbe » de Manet (2m de haut x 2, 64 de large) initialement intitulé « le bain ». Cette œuvre rompt avec le classicisme et l’académisme : En arrière plan, un paysage classique, la verdure, une baigneuse, une barque. Au premier plan, deux jeunes gens piqueniquent. Habillés, cravatés, ils conversent avec une jeune femme nue, le panier du pique nique est renversé.

Manet est issu d’une grande famille bourgeoise, fils ainé d’un père magistrat et d’une mère d’une famille de diplomates, il a alors trente et un ans. Il est venu tardivement à la peinture. Après avoir catégoriquement refusé des études de droit, il échoue à deux reprises au concours d’entrée à l’école navale. La perspective d’une carrière acceptable par son milieu familial s’éloigne. Après ces deux échecs, il annonce sa vocation artistique à ses parents.

Malgré cela, sa famille le soutiendra. Il est appelé par l’art.

Mais Manet est un Dandi, et il aime s’encanailler dans le Paris ouvrier populaire, celui des bals et des plaisirs simples. Il aime fréquenter et se frotter à ce milieu tellement différent de son milieu d’origine.

Formé durant six années chez Thomas Couture, peintre très académique, il est à l’école des maitres dont les oeuvres sont exposées au Louvre : Raphaël, Titien, Véronèse qui vont profondément l’influencer. Le goût, l’esprit, le souffle de l’Espagne, Velasquez, Goya, Zourbaran, l’influencent et l’inspirent.

Il peint des nus.

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Le nu représente le canon suprême de la peinture, peindre un nu est difficile, la chair doit refléter la carnation, le nu doit vivre, palpiter.

Pour qu’un nu soit présentable à cette époque, il doit évoquer une sculpture antique et pouvoir être identifié à un personnage mythologique, ou biblique. Peindre un nu anonyme,  un nu seul, c’est s’abstraire de la religion de la mythologie. Au 19ème siècle, le nu n’est concevable que s’il est situé dans un autre espace temps

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Manet décide de se libérer de ces contraintes.

Parlant de l’œuvre de Manet, le critique Paul de Saint Victor, évoque dans la presse en 1863 un « charivari de palettes », « Jamais on a fait plus effroyablement grimacer les lignes et hurler les tons, ces toréros feraient peur aux vaches espagnoles et ces contrebandiers n’auraient qu’à se montrer pour mettre en fuite les douaniers les plus intrépides, Son « Concert aux Tuileries » écorche les yeux, comme la musique des foires fait saigner l’oreille.

 

C’est dire l’écart avec la représentation classique. Conforme à a propre histoire.

A l’époque du « Déjeuner sur l’herbe », Manet possède déjà une réputation sulfureuse.

 

Deux tableaux ont inspiré « Le déjeuner sur l’herbe » : la partie droite d’une gravure du 16ème siècle, de Marc Antoine Raimondi, elle-même inspirée du « Le jugement de Pâris » de Raphaël, et l’oeuvre de jeunesse de Titien, peut être commencé par Giorgione, « Le concert champêtre » dont Manet veut donner une version moderne. Dans ce tableau au paysage pastoral, allégorie de la poésie, dont la flûte et l’eau versée sont les symboles, les figures irréelles des muses à la beauté idéale n’existent que dans l’imaginaire des deux hommes qu’elles inspirent sans les provoquer, dans un paysage pastoral. Ce goût pour la représentation du visible et de l’invisible est très répandu au XVIème siècle.

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Tel n’est pas le cas dans « Le déjeuner sur l’herbe ».

Manet était partagé entre l’art des maîtres anciens et une certaine ironie par rapport aux règles figées de l’Académie (son contemporain Offenbach a agi de manière identique dans La Belle Hélène).

 

Manet réalise une œuvre moderne, choquante. Cette femme nue au premier plan, impudique, tournée vers le spectateur, et semblant l’inviter, est accompagnée de deux jeunes gens habillés à ses côtés, dont l’un partage son sourire complice au spectateur. Finis les nus académiques, la femme nue est Victorine Meurent, jeune femme de 18 ans, issue d’un milieu populaire rencontrée quelques mois plus tôt, sans doute dans un bal. Elle posera pour Manet durant 13 ans et sera évidemment sa maitresse.

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Le contraste est d’autant plus troublant que l’arrière plan, à quelques nuances près, est parfaitement classique.

Les propos de Manet témoignent de cette volonté provocatrice : « Il parait qu’il faut que je fasse un nu, eh bien je vais leur en faire un dans la transparence de l’atmosphère, avec des personnes comme celle que nous voyons à Argenteuil. On va m’éreinter, on dira ce qu’on voudra »

 

Symbole du nouvel art naissant, cette Vénus moderne, du Paris moderne, capitale du monde moderne est la grisette, figure populaire de l’époque, terme comportant une connotation de prostitution occasionnelle. Elle est contemporaine, aux antipodes de la représentation mythologique ou biblique, grisette, compagne de mortels ordinaires, ces deux étudiants en droit et en beaux-arts.

Ici la nudité ne suggère pas la nature et la pureté divines …

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Au premier plan du tableau, les huitres que la réputation aphrodisiaque et la symbolique sexuelle font fréquemment apparaître dans les tableaux érotiques du 17 et 18ème siècles, le panier renversé, symbole de la perte de l’innocence,(tout est dit lorsque Manet parle de partie carrée à propos de ce tableau)

 

Et il y a cette rencontre de plusieurs motifs: le nu, les figures classiques, le portrait, la nature morte, le paysage, l’allégorie, la vie moderne.

Le déjeuner sur l’herbe fait d’emblée scandale, il a déjà conquis la répulsion des bourgeois, le côté grotesque de ce tableau, selon les critiques de l’époque, tient à deux causes : une ignorance presque enfantine des premiers éléments du dessin, (il y a des maladresses voulues ou non mais qui sont parfois stupéfiantes, ensuite à un parti pris de vulgarité inconcevable.

 

Contrastant avec l’intelligence et la distinction de l’artiste, la composition heurte, elle est en total décalage avec tout de que l’on a pu faire jusqu’alors. Le nu va focaliser les critiques, Manet trahit : il transforme la beauté idéale et mythique, en idéal de laideur et d’ l’indécence. Ces deux étudiants bavardant avec la plus vulgaire des femmes scandalisent. Il lui est par ailleurs reproché d’avoir donné plus de précisions à la nature morte, traitée avec un luxe de détails quasi flamands, qu’au nu lui-même dont la représentation est perçue comme une incapacité de l’artiste à aller au bout de ses ambitions.

 

Le tiers inclus, naitra ici de la juxtaposition inattendue.

Opposition de classe sociale, opposition également dans la technique de peinture des personnages. Mais le tiers inclus est déjà opérant dans l’attitude même des personnages: les deux jeunes gens semblent satisfaits de la présence de la baigneuse et partagent un regard entendu avec le spectateur, ce qui majore l’impertinence du tableau au vu de la société sensée le regarder.

Le message adressé émane de cette opposition de polarités. Séparées l’une de l’autre, l’incidence serait inopérante. C’est leur adjonction qui crée le scandale. Le degré d’actualisation ou de potentialisation de la représentation de chacune des classes sociales et de tout ce qu’elle supporte et exprime, varie alors selon l’œil et l’esprit du spectateur. Manet exprime son histoire, son ambivalence et en joue.

L’interaction chemine ensuite chez le spectateur, selon son histoire et sa tolérance personnelles…

 

Certains toutefois comme E. Zola n’y voient pas un déjeuner sur l’herbe, mais comprennent la franchise, la conviction, la puissance d’un message né des oppositions soulevées. « Le déjeuner sur l’herbe» en est l’éclat, l’inspiration, la saveur. Il est l’étonnement d’une époque, précurseur d’un art nouveau. Manet est le peintre de la vie moderne. »

 

La même année Manet peint « Olympia », un autre nu avec toujours le même modèle, Victorine Meurent. Bien que techniquement plus maitrisé, l’ « Olympia » provoquera également un scandale, on parlera cette fois d’une courtisane faisandée. Manet devient une référence de l’anticonformisme, le maitre du groupe des Batignolles. On retrouve dans ce tableau l’écart, dénominateur de l’œuvre de Manet : la courtisane statique nous regarde tandis que la servante lui tend un bouquet qu’elle ignore.

La provocation nait de l’interaction. Elle est tiers inclus de l’interaction entre les deux personnages. Le scandale nait de l’opposition de ce que symbolisent ces deux personnages. La race blanche est sensée se comporter dignement, elle est ici représentée par une « fille » nue, dans une attitude provocante et indigne face une servante noire qui présente, elle tous les caractères de dignité qui échappent à celle qu’elle est sensée servir. Cette inversion de « la norme » , en décalage de l’interaction attendue du tiers inclus qui provoque l’effet dérangeant auprès des classes sociales en attente d’une représentation plus « normée »

 

 

Même sentiment d’écart ou de discordance dans « Le balcon », cette figure de Berthe Morisot au regard intense contrastant avec les deux autres personnages, atones et insignifiants. Souvent chez Manet, la disparité thématique se double d’une autre disparité, entre des zones rapidement exécutées, comme improvisées, et d’autres plus soigneusement peintes. Cet aspect constitue une énigme pour ses contemporains.

 

Dans le « Déjeuner sur l’herbe » sera soulignée l’apparente mauvaise intégration des figures par rapport au paysage,  elles semblent être assises devant une toile peinte représentant un paysage, (le tableau est peint en atelier). Nous sommes loin de Manet père de l’impressionnisme, le tableau est peint en atelier et non en plein air, comme le seront plus tard les tableaux impressionnistes. La paternité sur l’impressionnisme est ici discutable, Manet aura quelques tendances a aller vers l’impressionnisme au contact des ses amis, Monet entre autres, Renoir ou Sisley mais plus tard dans les années 70 surtout après 74, et ce ne seront que sur quelques toiles qu’il travaillera en plein air.

Milieu étonnant, celui des grands bourgeois républicains qui vont créer la nouvelle république, sa famille est profondément républicaine et il prendra d’ailleurs le relais en étant un farouche opposant au second empire.

Un oncle monarchiste Fournier va entrainer Manet au Louvre, où il appréciera la galerie espagnole de Louis Philippe, immense collectionneur, trois cent chefs d’oeuvre de la peinture espagnole qui restera une référence pour lui.

 

La grand bourgeoisie a des règles et des tabous.

 

Manet bouscule les règles et les tabous de la société bourgeoise dont il est issu mais conserve une attitude policée, élégante envers les femmes. C’est un bourgeois qui fait peur aux bourgeois. Inclassable tant sur un plan personnel qu’artistique.

 

Manet s’est inspiré du tableau de Titien « La Vénus d’Urbin » mais en a supprimé l’aspect classique. A cette époque un tableau est accepté s’il représente une déesse de l’antiquité ou une allégorie, mais Manet réalise une entorse grave aux règles de l’art normé. Un nu est acceptable, s’il n’est pas sexué, s’il est idéalisé, historicisé. Manet laisse de côté tous ces aspects. Le corps de Victorine Meurent est représenté tel quel, non idéalisé, au sens le plus charnel du terme.

 

« Le déjeuner sur l’herbe » se manifeste quant à lui sous l’angle des écarts, générateurs de tiers inclus.

– L’écart le plus évident est lié au sujet principal. Cette femme nue, impudique, accompagnant des hommes habillés, scrutant le spectateur d’un air provocateur, le dévisageant se confrontant à lui au lieu de se laisser regarder passivement.

– Ecart de ce personnage masculin bien que plus détaché, observant lui aussi le spectateur

– Ce beau parleur que les autres n’écoutent pas car ses interlocuteurs sont en relation avec le spectateur

– Ecart de cette jeune fille au second plan prenant un bain d’allure rituelle, s’opposant à l’allure vulgaire de la femme nue.

– Ecart entre une chair nue, mal peinte, car en écart social, apparaissant selon les contemporains comme un montage ou un collage, comme adjointe, greffée sur une nature morte plus soignée, malgré l’absence de clair-obscur due à la peinture en atelier.

– Ecart face aux conventions, défi de la tradition d’une scène de la vie sociale où l’absence d’émotion et de culpabilité mettent en exergue le désir sous-jacent, intégré à un paysage classique et conservateur, incluant lui même quelques imperfections. Impossible d’interpréter ce tableau de manière allégorique, mythologique ou esthétique. Il s’agit bien de sexe, cette indécence provoquera scandale et indignation.

– Ecart temporel également entre la représentation classique du nu et ce qui est présenté ici représente l’écoulement du temps en même temps que la volonté de révélation d’une époque nouvelle.

 

Manet rompt les codes de l’art académique, il le fait de l’intérieur en les conservant partiellement. On peut dire que ce tableau symbolise une forme de déclin de l’art académique. Il agit par juxtaposition de polarités picturales, symboliques, et temporelles, aveux effrontés de l’ambivalence personnelle de Manet, tiers inclus d’indocilité et de conservatisme. Ces multiples écarts entre entités souvent contradictoires, voire antinomiques, créent une tension porteuse de message.

 

Issu des milieux bourgeois, il se plait à s’encanailler dans les milieux populaires. Cette représentation est l’écho de sa propre vie, de sa propre ambivalence, support de sa volonté concomitante réformatrice de l’académisme et du conservatisme du milieu artistique.

 

Ceci est traduit dans la représentation du nu, tant dans la technique picturale que dans son attitude, dans la juxtaposition avec les personnages plus conservateurs.

 

La rupture avec le monde académique est l’émanation de ces juxtapositions. Elle est stigmatisée tant par l’opposition des thèmes que par la technique utilisée pour chacun des plans. Ce que les critiques de l’époque ont perçu comme une faille n’est probablement qu’un contraste souhaité afin de faire émerger le message. Le tiers inclus contradictoire contenant ainsi un certain degré d’actualisation et de potentialisation d’académisme et de modernité provocante de par ce parti pris de vulgarité face à un paysage classique. Ce ne sont pas les entités en elles mêmes qui provoquent la réaction, le scandale, c’est leur relation, leur adjonction, leur confrontation ou cohabitation incongrue à d’autres entités attendues ou classiques.  Tout ceci procure au tableau cette dynamique de réaction ou d’opposition.

Sans ces écarts, le tableau eut été considéré comme abouti, stabilisé, répondant aux exigences de l’époque. Par ces juxtapositions, Manet fait vivre et pose en devenir la précarité de la norme, il est précurseur, annonciateur de ce qui adviendra dans les futures années. Il corrige la cristallisation de la vérité académique par le jeu des relations mettant en lumière les contradictions. La vérité énoncée et déterminée subit les coups de boutoir de la contradiction, elle se transforme sans être balayée sous l’effet de la conscience ainsi acquise de l’être en relation, jusqu’à ce que le besoin d’une vérité énoncée s’amenuise et disparaisse.

 

Manet meurt jeune, à 51 ans , de la syphilis le 30 avril 1883

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