///Edouard Glissant face au mémorial de l’anse Caffard évoque « Le tout monde »

Edouard Glissant face au mémorial de l’anse Caffard évoque « Le tout monde »

By | 2018-08-14T19:35:49+00:00 12 août 2018|Ethnologie, Sciences humaines|0 Comments

Thème du tiers inclus :  Le « Tout monde » .

Même arrachés à leurs origines, même opprimés par l’esclavage, les descendants de la population antillaise illustrent l’acculturation décrite par Bastide ( voir l’article qui lui est consacré)

Antagonismes en relation Glissant anticipe l’avenir d’un monde qui ne peut plus se penser dans la fixité des identités mais dans leur relation, dans des jeux sans cesse relancés, où chacun se transforme dans la rencontre des différences. Chez Glissant, il n’existe d’identité qu’à proportion des relations qui la tissent continuellement. La « relation » ne met pas en rapport des êtres indépendants et constitués; au contraire, c’est elle qui les définit et leur confère des identités provisoires. Glissant nomme cela  » Poétique de la relation ». En affinité avec Deleuze et Guattari, (auteurs de Mille Plateaux) et leur concept de « dé-territorialisation »,  il oppose l’identité racine, figée et « ensouchée » à une identité-relation « nomade ». Nous retrouvons la vision dynamique de l’anthropologue français Roger Bastide  tiers inclus d’ interactions réciproques entre polarités culturelles non absolutisées.

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Assis face au mémorial de l’anse Caffard à la Martinique, le poète martiniquais Edouard Glissant  parle avec émotion de la tragédie du naufrage de l’anse Caffard.

Il évoque ensuite ce qu’il a nommé le  » Tout monde », dans cette période où la Martinique et la Guadeloupe furent isolées du monde par le blocus de la flotte américaine. Cet isolement leur fit connaître l’univers de la faim et même celui de la famine. Ce « tout monde » exacerba également ce que E. Glissant nomme « un désir de monde ».

L’expérience du « tout monde » apparaît ainsi comme une répétition de l’histoire, nouveau tiers inclus émanant de la relation entre leur existence quotidienne et l’isolement de cette communauté du franc-jeu de la commune du Lamentin, et de ce qu’ils imaginaient du monde, reproduisant en cela l’isolement vécu par leurs ancêtres déportés, déracinés d’un monde qu’ils ne pouvaient eux aussi qu’imaginer. Ce puissant désir allait devenir une des composantes de son univers littéraire et poétique.

Il émanera de ces deux épisodes de l’histoire une vision poétique : Apprécier des cultures ou œuvres non pas en fonction de la compréhension mais selon leur effet sur sa propre sensibilité, apprécier les opacités sans nécessairement les comprendre. L’occident doit entrer dans le jeu de la Relation : non pas tenter de régenter mais se battre poétiquement pour affirmer le droit à l’opacité de tous les peuples.

 

Mémorial de l’Anse Caffard:

Assis face à la mer, Edouard Glissant évoque le naufrage:

« Ici a fait naufrage un bateau négrier clandestin, là exactement à cinquante mètres de l’endroit où je suis. Tout du bateau a disparu, on ne sait pas son nom, on ne sait pas le nom du capitaine, de quel port il venait, on ne sait pas, on ne sait rien, c’est vraiment le gouffre, c’est vraiment l’inconnu, c’est vraiment l’insondable qui frappe là, c’est vraiment la source absolument indéchiffrable de la provenance de la population africaine des Antilles. La traite navigue sur des gouffres, çà c’est sûr, d’abord parce que les africains quand ils sont amenés ainsi ; pour eux c’est véritablement un gouffre, ils n’avaient pas l’expérience des bateaux avec un ventre, les bateaux pour eux, c’était les pirogues à ciel ouvert, ils ne savaient pas où on les emmenait , çà c’était le deuxième gouffre, ils n’avaient pas l’expérience de la mer infinie, c’est le troisième gouffre et des profondeurs de la mer et de ce gouffre dans lesquels on les jetait souvent, enchainés avec des boulets et des chaines, c’était le gouffre, et je crois que ce monument a réveillé quelque chose dans la pensée et l’inconscient des habitants du diamant et de ce quartier de l’anse caffard…

Mémorial de l’Anse Caffard ( les personnages)

    

        … L’océan atlantique est l’océan de la traite. La mer caraïbe représente la multiplicité de l’africain. C’est la mer de la créolisation. Ces phénomènes qui se sont passés dans les Amériques ont présagé les phénomènes qui se passent aujourd’hui dans le monde, c’est-à-dire que les cultures se combattent, se haïssent se massacrent s’interpénètrent, s’aiment, partagent des idées, partagent des destins, se créolisent, c’est ce que je dis depuis quarante ans.

 

        

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 Le Tout monde   

« Je n’aime pas l’histoire qui corrobore la puissance. Je n’aime pas l’idée que celui qui dirige le monde a le droit de dire le monde. L’histoire avec un grand H est contrôlée par les opprimeurs. Dire le monde, c’est entrer en contact réel, complet, hors histoire avec le tremblement, le « hèlement »,  l’échauffement, la douceur, la violence, l’éruption, la tranquillité, les machins du monde, ce qui est le monde, c’est pour çà que la poésie est belle, les forces les plus vives de la poésie à l’heure actuelle sont chez les peuples sans expression, c’est-à-dire sans expression planétaire. Le plus grand objet de poésie, c’est le tout monde. Le tout monde de ces peuples, ils sentent le tout monde, mieux qu’un new yorkais ou qu’un parisien, ils font de la poésie mais cette poésie n’est pas répercutée, personne ne sait qu’ils font de la poésie tandis que tout le monde sait qu’un Bill Gates a amélioré son dernier ordinateur, tout le monde le sait immédiatement mais personne ne sait que les gauchos de la pampa font des concours de poésie ! Personne ne sait çà et çà n’intéresse personne. Mais les gauchos de la pampa ont un rapport au monde qui est beaucoup plus intense que le rapport de Bill Gates. Donc il y une distance, un impossible entre ceux qui essayent de manipuler et de changer le monde et ceux qui le disent. »

                                                                                                             Mémorial de l’Anse Caffard (personnages face à la mer)

                       Le franc-jeu : commune du Lamentin.

Glissant était âgé de douze ans lorsque la Martinique et la Guadeloupe furent isolées du monde par le blocus de la flotte américaine. Cet isolement leur fit connaître l’univers de la faim et même celui de la famine. Il exacerba également ce que E. Glissant nomme  un « désir de monde ». Ce puissant désir allait devenir une des composantes de son univers littéraire et poétique.

« On débattait de tout : la poésie, la littérature, l’histoire, le monde… nous rêvions le monde. Coupé de tout, nous avions un flair du monde, une intuition du monde qui aujourd’hui encore fait mon émerveillement. Mon idée du tout monde est née là, mon idée du tout monde est née de l’isolement de la Martinique, et de l’exaspération, de l’imagination de jeunes gens qui savaient que des choses incroyables se passaient dans le monde et qui essayaient de se les imaginer et de s’y raccrocher. »

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L’Acculturation, apparaît chez E. Glissant, non pas comme une résultante, mais comme le tiers inclus contradictoire, émanation de l’opposition de pôles identitaires,  quand bien même l’un des pôles fut un gouffre (l’arrachement de leur terre natale) , l’autre  pôle étant la situation d’esclave.

La dynamique du tiers inclus se poursuit même si l’un des pôles semble anéanti, niant ainsi l’absolutisation du néant, celui de la vie antérieure, même pour les générations suivantes. [1]

 

L’ expérience du « tout monde » , vécue durant la guerre, apparaît ainsi pour Edouard Glissant, comme une répétition de l’histoire, nouveau tiers inclus de leur existence quotidienne et de l’isolement total de cette communauté de la commune martiniquaise du franc-jeu et de ce qu’ils imaginaient du monde, répétition de cet isolement vécu par leurs ancêtres déportés, déracinés d’un monde qu’ils ne pouvaient plus eux aussi qu’imaginer.

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On retrouve constamment ce désir d’imagination dans l’œuvre de Glissant. Il s’attache à reconsidérer les faits historiques et à relativiser les codes utilisés pour les relater. Glissant se différencie des auteurs comme Léonard Sainville, Sully Lara ou Pulvar qu’il considérait avoir adopté les repères et les codes de l’histoire qui les avait trahis.[2]

Il traite la mémoire antillaise et spécifiquement martiniquaise différemment, minimisant les évènements retenus dans l’histoire ou les convoquant irrévérencieusement. Son roman « Le quatrième siècle » instaure une dimension mythique plus qu’historique, [3] non pour la dénaturer ou par méconnaissance, mais pour créer un monde romanesque à distance de l’histoire réelle.

 

Ainsi, comme dans le « Tout monde », E.Glissant convoque l’imaginaire, invente une mémoire, envisage le réel sous un autre angle, hors d’une vision purement binaire opposant l’histoire blanche à l’histoire noire, celle des dominateurs et celle des dominés, celle vraie ou fausse, il se situe à un autre niveau, poétique, procède en brouillant les pistes, en marge (jusqu’à un certain point) de la réalité historique, sans pour autant la fausser. Sa poésie rend compte d’une réalité insaisissable par le récit purement théorique et strictement réel. Glissant se situe à l’écart des normes, à l’écart des polarités sus-citées.

Si la pensée de Césaire se nourrissait du face à face, celle de Glissant , sans perdre conscience des traumatismes, se construisait en dynamique d’ouverture, de recomposition. Césaire établissait une distinction entre la poésie et la politique là où Glissant, moins politiquement impliqué, se nourrissait de cet écart des polarités et y trouvait sa source d’inspiration. L’exploration mutuelle trajective permet de mieux comprendre l’autre et vice-versa.

 

Edouard Glissant

Ma poétique, dit Glissant [4] , c’est que rien n’est plus beau que le chaos – et il n’y a rien de plus beau que le chaos monde. Pour Glissant, l’oralité exerçait la mémoire, les conteurs et chanteurs grecs étaient capables d’apprendre par cœur quarante mille vers et de les réciter. Cette capacité disparaît avec l’affirmation de l’écriture, cette transition exacerbe l’acuité au détriment de l’étalement, du ressassement, de la reprise. Les premiers écrits entassent, recomposent et stabilisent les grandes œuvres de l’oralité. Cette étape s’estompe rapidement car l’écriture amène à la prétention, la magnifique prétention de l’être, au détriment de l’étant.

Selon Glissant, l’oralité est le royaume de l’étant, de l’existant, l’écriture est le domaine exclusif de l’être.

Cette tendance prédomine en occident, mais aujourd’hui les œuvres de l’occident rencontrent celles d’autres civilisations, remettant en cause les prestiges de cette écriture, car abandonnant la croyance à l’être pour considérer l’existant comme moins limitatif, plus inspirant pour toutes les cultures et civilisations du monde.[5]  Dans les civilisations occidentales, la définition de l’être a certes atteint un haut degré de perfection mais aussi d’intolérance et de sectarisme. Le chaos monde , n’est pas anti-occidentalisme, mais les conditions actuelles de l’existence des cultures, de leur mise en conflit ( ou en harmonie) dans le panorama mondial ont un lieu fondamental, celui de l’inspiration de l’existant et non pas celui de la transparence de l’être.

L’oralité qui revient est le signe de la poétique du chaos monde.

On ne peut toutefois pas ignorer le passage par le temps de l’écriture, l’oralité d’aujourd’hui n’est pas celle de l’anté-scriptum, de l’anté-écriture. L’oralité d’aujourd’hui intègre tout cela. Glissant s’interroge : L’occident ne traverse-t-il pas une crise de l’écriture ? La littérature, comme l’art, est une habitude, un mécanisme, un réflexe acquis. L’occident n’a-t-il pas déjà compris que la littérature et l’art ne sont plus suffisants pour dominer le monde, il cherche déjà ailleurs ce qui doit lui permettre de continuer à dominer le monde.

 

Glissant pense que les pensées occidentales sont les seules généralisantes ( les pensées chinoise, indienne, amérindienne ne le sont pas), que l’occident a déjà compris que la dialectique de l’oralité et de l’écriture est à réinventer, et qu’au lieu de la réinventer en passant par la refonte de l’écriture, il faut l’aborder par l’invention d’autre chose. La littérature antillaise, n’a pas encore bouleversé l’écriture, elle place la dualité oralité-écriture au sein même de l’écriture. Il préconise de repenser l’oralité et de faire subir à l’écriture antillaise un tremblement de terre, ce que l’occident a mis des millénaires à accomplir. Dans l’expression coutumière des peuples, il y a peut être une marge d’exploration de la dialectique de l’oralité et de l’ écriture, de l’être et de l’étant.

 

Les civilisations de l’oralité relevaient d’une culture atavique, ( par opposition aux cultures composites), d’une conception du Mythe, du mythe fondateur, raison d’être sur la terre qui devient son territoire. Ce mythe fondateur est le mythe de l’exclusion de l’autre: si j’ai la légitimité sur mon territoire, je suis fondé à l’étendre, car en l’étendant, je confère ma légitimité à ceux que je trouverai sur ces autres territoires conquis. L’expansion occidentale a agi comme tel, on allait à la rencontre de l’autre pour le changer. Glissant conteste la légitimité et la filiation.

 

Dans les mythes amérindiens, il existe un trou entre la création du monde et le début de l’histoire ( le premier homme), raison pour laquelle l’homme ne se considère pas comme propriétaire mais comme gardien de la terre. Ce trou est le signe béant que la légitimation de la propriété et l’appropriation de la terre n’existent pas.

 

A contrario, la linéarité de la filiation des civilisations occidentales fonde la légitimité. Le conte créole est sarcastique, caustique, sceptique, il dénonce le mythe fondateur dénaturalisant. Malgré les tentatives d’assimilation, le créole a une autre approche du monde que celle de la linéarité de filiation, fondant la légitimité des cultures occidentales.

Portrait d’Edouard Glissant.

Le temps antillais est chaotique, différent de celui enseigné ( avant ou après JC). Quelque chose baratte ! Il n’est pas linéaire et ce, malgré l’assimilation. Il distingue le temps naturel du temps linéaire. L’occident , à forces de catastrophes, d’évènements historiques ou de bouleversements majeurs, va selon Glissant, reconsidérer la poétique du monde actuel, revenir au temps naturel, et à celui des univers chaotiques. Chaos ne signifiant pas désordre, mais affrontement, harmonie, conciliation, opposition, rupture, jointure entre toutes ces dimensions, toutes ces conceptions du temps, du mythe, de l’être comme étant, des cultures qui se joignent, et c’est la poétique même de ce chaos monde qui contient les réserves d’avenir des humanités d’aujourd’hui.[6]

            L’étude de ce chaos monde passe par l’art. L’art est le contact sensible avec l’existant, et l’étant. La relation intuitive de l’existant et de l’étant devient alors un moyen fondamental d’exploration de ce chaos monde et de cette poétique.

            Glissant définit « L’opacité de l’étant » non pas comme un refus de l’autre, mais comme la volonté d’accepter la transparence de l’autre comme une donnée positive et non un obstacle : Apprécier des cultures ou œuvres non pas en fonction de la compréhension mais selon l’effet sur sa propre sensibilité, apprécier les opacités sans comprendre les transparences. Le concept de compréhension doit être complété par celui de la sensibilité à l’opaque. L’occident doit entrer dans le jeu de la Relation : non pas tenter de régenter une nouvelle fois mais se battre poétiquement pour affirmer le droit à l’opacité de tous les peuples : je n’ai pas besoin de comprendre un peuple, une culture, de la réduire à la transparence du modèle universel, le modèle du comprendre n’est pas le seul.

Accepter l’opacité pour vaincre l’intolérance.

C’est « La parole éclatée » des cultures, celle qu’il ne suffit pas de comprendre mais qui propose une dimension irréductible intégrable dans la relation.

Glissant s’affranchit  de la dialectique binaire opposant l’un et l’autre, la maître et l’esclave, le dominant et le dominé, pour déployer une philosophie de la transformation et de l’imprédictible, dynamique de ce tiers inclus de la relation.

 

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[1] La phrase de Kafka trouve à nouveau ici toute sa place « Or les sirènes possèdent une arme plus terrible encore que leur chant, et c’est leur silence. Il est peut être concevable, quoique cela ne soit pas arrivé, que quelqu’un ait pu échapper à leur chant, sûrement pas à leur silence.

[2] Marie Christine Rochman, L’esclave fugitif dans la littérature antillaise, Ed. Karthala, collection lettres du sud, p223.

[3] Ibid, p224-225.

[4] Ralph Ludwig, Ecrire la nouvelle parole de nuit, Ed Folio Essais, Gallimard, p 111.

[5] Ralph Ludwig, Ecrire la nouvelle parole de nuit, Ed Folio Essais, Gallimard, p 114.

[6] Ralph Ludwig, Ecrire la « Parole de nuit », La nouvelle littérature antillaise, Folio essais, p124.

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