Thème du tiers inclus : Les lettres perdues, message de l’invisible
Antagonismes en interaction : Entre juste et cruel, entre pomme et fumier, entre corps et ombre, entre adhésion et colère

Le bureau de Pablo Neruda, Villa La Sebastiana
Face à la baie de Valparaiso

Pablo Neruda
Les lettres perdues*
Tout ce qu’on écrit sur moi je le lis
d’un œil distrait, comme en passant,
comme si ces mots justes où cruels
ne m’étaient vraiment destinés.
Non pas que je refuse
la vérité bonne ou mauvaise,
la pomme qu’on tient à m’offrir
ou le fumier empoisonné que je reçois.
Il s’agit d’autre chose.
De ma peau, de mes cheveux,
de mes dents,
de ce que j’ai souffert aux heures d’infortune :
il s’agit de mon corps et de mon ombre.
Pourquoi – c’est ma question et c’est la leur –
cet autre quelqu’un sans amour et sans silence
ouvre-t-il la crevasse, pourquoi son clou
à grands à-coups
s’enfonce-t- il dans la sueur ou le bois,
dans la pierre ou dans l’ombre
qui furent ma propre substance ?
Pourquoi m’atteindre moi qui vis au loin,
moi qui n’existe pas, qui ne sors pas,
moi qui ne reviens pas,
Oh pourquoi les oiseaux de l’alphabet
Menacent-ils mes ongles et mes yeux ?
Me faut-il contenter autrui ou être moi ?
J’appartiens à qui donc ?
Comment a-t-on pu hypothéquer ma puissance
au point que j’en sois dépouillé ?
Pourquoi ai-je vendu mon sang ?
Quels sont les maîtres
de mes incertitudes, de mes mains,
de ma douleur et de ma souveraineté ?
Il m’arrive d’avoir peur
de marcher auprès du fleuve lointain,
peur de regarder les volcans
que j’ai toujours connus, qui m’ont toujours connu :
peut-être en haut, peut-être en bas,
l’eau et le feu, s’ils m’examinent maintenant,
pensent-ils que je ne dis plus la vérité
et que je suis un étranger.
Ainsi, gagné par la tristesse,
je lis ce qui plutôt que tristesse peut-être
était adhésion ou colère
ou message de l’invisible.
Pourtant je sais
que tous ces mots
m’auraient écarté de la solitude.
Et j’ai vite passé dessus,
sans me fâcher, sans me renier,
comme si c’était là des lettres
écrites à d’autres hommes
semblables à moi mais loin
de moi, oui, des lettres perdues.
…
- Pablo Neruda, Mémorial de l’île noire, Nrf, p.112-113.
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