///Pablo Neruda Les lettres perdues

Pablo Neruda Les lettres perdues

By | 2026-01-13T07:42:01+01:00 13 janvier 2026|Littérature, Poésie|0 Comments

Thème du tiers inclus : Les lettres perdues, message de l’invisible

Antagonismes en interaction : Entre juste et cruel, entre pomme et fumier, entre corps et ombre, entre adhésion et colère

 

Le bureau de Pablo Neruda, Villa La Sebastiana
Face à la baie de Valparaiso

 

 

Pablo Neruda

Les lettres perdues*

 

Tout ce qu’on écrit sur moi je le lis

d’un œil distrait, comme en passant,

comme si ces mots justes où cruels

ne m’étaient vraiment destinés.

 

Non pas que je refuse

la vérité bonne ou mauvaise,

la pomme qu’on tient à m’offrir

ou le fumier empoisonné que je reçois.

 

Il s’agit d’autre chose.

 

De ma peau, de mes cheveux,

de mes dents,

de ce que j’ai souffert aux heures d’infortune :

il s’agit de mon corps et de mon ombre.

 

Pourquoi – c’est ma question et c’est la leur –

cet autre quelqu’un sans amour et sans silence

ouvre-t-il la crevasse, pourquoi son clou

à grands à-coups

s’enfonce-t- il dans la sueur ou le bois,

dans la pierre ou dans l’ombre

qui furent ma propre substance ?

 

Pourquoi m’atteindre moi qui vis au loin,

moi qui n’existe pas, qui ne sors pas,

moi qui ne reviens pas,

Oh pourquoi les oiseaux de l’alphabet

Menacent-ils mes ongles et mes yeux ?

Me faut-il contenter autrui ou être moi ?

J’appartiens à qui donc ?

Comment a-t-on pu hypothéquer ma puissance

au point que j’en sois dépouillé ?

Pourquoi ai-je vendu mon sang ?

Quels sont les maîtres

de mes incertitudes, de mes mains,

de ma douleur et de ma souveraineté ?

 

Il m’arrive d’avoir peur

de marcher auprès du fleuve lointain,

peur de regarder les volcans

que j’ai toujours connus, qui m’ont toujours connu :

peut-être en haut, peut-être en bas,

l’eau et le feu, s’ils m’examinent maintenant,

pensent-ils que je ne dis plus la vérité

et que je suis un étranger.

 

Ainsi, gagné par la tristesse,

je lis ce qui plutôt que tristesse peut-être

était adhésion ou colère

ou message de l’invisible.

 

Pourtant je sais

que tous ces mots

m’auraient écarté de la solitude.

 

Et j’ai vite passé dessus,

sans me fâcher, sans me renier,

comme si c’était là des lettres

écrites à d’autres hommes

semblables à moi mais loin

de moi, oui, des lettres perdues.

 

                                               …

 

 

  • Pablo Neruda, Mémorial de l’île noire, Nrf, p.112-113.

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