Thème du tiers inclus : La dardite
Antagonismes en interaction : Entre geste et contrôle, entre intention et action, entre possible et impossible, entre automatisme et contrôle, entre épreuve et plaisir.
La Dardite
Entre contrôle et geste,
entre geste et contrôle

Le lâcher est l’aboutissement du dialogue entre contrôle et geste

La boule porte en elle le récit du contrôle et du geste
Définition : La Dardite est un blocage paradoxal de l’initiation du geste au moment du lancer alors que la capacité motrice est intacte. On retrouve ce trouble psychomoteur dans des sports ou jeux comme la pétanque, le golf, le tir à l’arc, le jeu de fléchettes ou le tir sportif.
Étymologie :
- Dard : de l’ancien français dart, du francique dard: Arme légère lancée, projectile, qui part d’un coup.
- « -ite » : suffixe savant du grec (-tis) désignant classiquement une inflammation, ici détourné métaphoriquement non pour signifier une lésion, mais un état critique du dard, un point de fixation du lancer, de l’élan.
- Dardite (ou dartite )signifie donc « État problématique du dard », atteinte du lancer, de l’impulsion ».
- La dardite est une pathologie du départ, une inflammation symbolique de l’instant où le geste devrait s’arracher au corps.
- La forme «Darditis» (ou Dartitis) ajoute à Dardite une distance savante, elle ne décrit pas seulement un trouble vécu ou constaté mais objective un phénomène comme état théorique. Le terme « Darditis » est un concept où le geste est chargé de sens, s’enflamme dans sa propre intention et se consume avant d’avoir eu lieu. La forme « Darditis » est donc la forme conceptuelle de la Dardite
La Dardite n’est pas un échec du geste, elle se situe entre le geste possible, su, disponible, et l’impossibilité de le réaliser. Il n’est ni exécuté, ni empêché mais retenu ou suspendu dans un champ de tensions. Le geste devient objet de lui-même, réflexif, ce qui empêche sa libération, il existe comme virtualité consciente d’elle-même. L’intention est séparée du corps.
Profils psychologiques du sujet darditique :

Le sujet darditique n’est ni maladroit, ni inhibé au sens classique. Il est même souvent expérimenté, compétent voire virtuose. Ce qui fait défaut en lui n’est pas la capacité, mais la permission de l’acte.
L’acte échoue à lâcher l’objet
- Hyper-conscience du geste : le geste n’est pas vécu de l’intérieur, mais observé durant sa production. (ou sa non-production). Le sujet est trop présent à lui-même au moment où l’acte exige une absence minimale du moi.
- La pensée anticipe, contrôle, vérifie le doute jusqu’à paralyser ou ritualiser le geste inaugural.
- Dans la Dardite, le « Surmoi » se situe dans la retenue, le « pas encore », et non dans l’interdit.
- Excès de responsabilité symbolique: le lancer n’est pas juste un lancer mais engage la justesse voire l’image de soi. Le geste devient porteur d’un sens trop lourd pour être traversé.
- Intériorisation du regard : Le regard de l’autre est internalisé, transformant l’instant moteur en scène évaluative. La main hésite car le jugement est déjà présent.
- Conflit entre maîtrise et abandon : Le sujet dartitique valorise la maîtrise, la précision, l’exactitude. Or le geste exige paradoxalement un abandon momentané. La Dardite naît de cette contradiction non résolue : vouloir absolument bien faire ce qui ne se fait que lorsque l’on cesse de vouloir.
- Temporalité contractée : Le temps du geste se referme sur lui-même. Le futur du résultat envahit le présent de l’initiation. Le geste n’a plus «d’avant », il porte un « après » anticipé.
- Sujet du seuil : Psychologiquement, le dartitique peut être considéré comme un être du seuil entre savoir et faire, entre puissance et acte, entre corps et sens. Il n’échoue pas, il demeure.
- Le geste n’advient pas tant que le sujet retient ce qu’il devrait perdre. La dardite marque le point où, au lieu de consentir à la perte, le sujet en reste au « plaisir » de la rétention.
- Là où le geste devrait permettre de lâcher, le sujet peut également éprouver une autre forme de plaisir à retenir. » vous m’attendez, vous m’observez ».
- Ainsi la Dardite peut-elle être vécue dans l’ambivalence entre « souffrance » et « plaisir », toutes choses relatives par ailleurs.
Le geste ne se conclut qu’à la condition de la perte.
Le rond dans lequel le joueur doit se tenir les pieds posés au sol est une contrainte spatiale imposée au corps, tout comme la minimalité de la cible (le bouchon à la pétanque, le coeur de cible pour l’archer, pour le joueur de fléchettes ou le tireur sportif sont autant d’éléments d’astreinte).
Le rond contraint, impose immobilité et assise corporelle, il agit comme externalisation symbolique de la fonction du surmoi. Il est cadre corporel.- Le bouchon à la pétanque, le coeur de cible pour l’archer, pour le joueur de fléchettes ou pour le tireur sportif, sont des objectifs stricts et exigus. Eux aussi amplifient l’exigence d’une maitrise corporelle.
- Tous deux condensent la tension et l’enjeu entre contrôle et geste.
Le sujet darditique est moins un sujet empêché qu’un sujet trop conscient, il ne porte pas un blocage mais plutôt un excès de réflexivité, il n’est pas incapable mais retenu par le sens qu’il confère à l’acte. Le geste compte au point de ne plus pouvoir passer. Le sujet darditique sait lâcher, il veut lâcher mais une instance interne lui impose un retard.
Comment la « soigner ».
Elle ne relève ni de médicament, ni de travail de la volonté forcée. La dardite n’est pas un déficit, mais un excès.
On ne guérit donc pas de la dardite en ajoutant quelque chose
mais en retirant momentanément un excès:
Excès de conscience.
Excès de sens
Excès de contrôle
Elle se résout conceptuellement par :
- La dé-signification : faire du geste un geste quelconque
- Lancer sans enjeu
- Viser faux délibérément
- Jouer pour rater
- Par déplacement
- Changer un paramètre minime : autre boule, autre posture, autre rythme, autre regard (ne plus regarder le but)
- La dardite est contextuelle : le moindre déplacement peut la résoudre
- Par automatisation retrouvée
- Rituel, routine, cadence
- Le corps reprend la main, le geste part avant que le sujet n’intervienne
- Par l’acceptation du tiers
- Accepter l’état de suspension, ne pas lutter, ne pas se juger, demeurer dans le seuil
- Paradoxalement, c’est lorsque l’on cesse de vouloir sortir de la dardite qu’elle se défait.
Ce qu’il convient d’éviter : Se forcer, se corriger mentalement, se surveiller, se comparer
En résumé, la dardite ne se soigne pas par maîtrise mais par abandon discret du sens, afin que le geste puisse, à nouveau, passer sans témoin.
Exemples de protocoles simples :
- Se détacher du résultat : ne penser ni à gagner, ni à toucher le but, ni à l’adversaire, se concentrer sur le poids de la boule dans la main.
- Mini-lancer sans enjeu : choisir une boule secondaire ou un petit lancer à vide, lancer loin du but et même à côté, l’objectif étant de rendre la liberté au geste.
- Varier le contexte : changer légèrement de posture, fléchir davantage les jambes, reculer d’un pas, éventuellement changer de main, changer l’endroit du regard, ne plus regarder le cochonnet, mais un point neutre.
- Simplifier le geste, ne pas chercher l’effet parfait et revenir à un lancer droit et souple.
- Mise en automatisme : faire 5 ou 10 lancers rapides, sans réfléchir, laisser le corps prendre le dessus sur la conscience, laisser le geste se dérouler sans jugement.
- Effectuer des gestes à vide : balancer le bras sans boule, comme un pendule, sentir le poids du bras et la fluidité de l’épaule
- Chandelle : s’entrainer à lancer la boule très haut en cloche, à une courte distance. Ce geste force le poignet à s’ouvrir et empêche de garder la boule en main, ce qui est propre à la dardite.
- Se concentrer uniquement sur l’ouverture simultanée des doigts au moment du lâcher.
- Travailler le geste d’ouverture devant un miroir en externalise la conscience.
- S’exercer à des gestes sans objectif précis (bouchon ou cible), sans contrainte spatiale de lancer ( rond), sans regard d’un tiers, sans rivalité, sans enjeu … comme par exemple lancer une balle à un chien, ou tout autre forme de lancer répondant à ces critères.
- Changer de prise, tenir la boule plus légèrement, moins serrée.
- Fixer un point précis, s’en détacher et focaliser l’attention en réduisant la tension.
- Avant d’entrer dans le rond, prendre une grande respiration ventrale, inspirer par le nez et expirer lentement par la bouche, cela faisant baisser le rythme cardiaque.
- Changer de rythme, faire un tour hors du terrain, boire, parler d’autre chose…
- Entrainement spécifique : se placer à seulement un ou deux mètres du but et pointer en regardant la boule quitter la main sans encombre.
- L’étude des circonstances de survenue lors de la modulation des contraintes peut améliorer les perspectives de traitement : La Dardite survient-elle de la même manière selon les variations du lieu d’assujettissement du corps : un rond plus grand, une ligne à ne pas dépasser autorisant une déplacement latéral permettent-ils de l’améliorer ?
Idem pour l’objectif : une cible plus large ou l’absence d’objectif
Analyser et noter où advient la Dardite selon ces degrés de contrainte et travailler précisément dans ces zones de bascule en les réduisant progressivement semble être une source de progrès.
- Imaginer abstraitement et conceptuellement les relations: Non-contrôle / Non-geste, Non-objectif / Non-main, Non-succès / Non-échec, Non-souffrance / Non-plaisir, Non-rond / Non-cible … peuvent paraître difficiles mais sont néanmoins possibles en se concentrant sur l’écart, la trajectoire.
- Revenir progressivement au jeu, au lancer « normal » dès que le geste est redevenu fluide, ré-introduire le sens et le jeu une fois la mécanique relancée.
- Respirer lentement et profondément avant chaque lancer, viser la boule glissant naturellement dans la main, sans tension. La respiration étant la seule des cinq fonctions vitales à la fois automatique et sous possible contrôle volontaire, elle rétablit un lien et peut permettre de renouer le dialogue entre les deux. Ce petit rituel peut ainsi ré-activer la confiance corporelle.
- Réintroduire l’inclusion en laissant le geste se produire avant d’être pensé, restaurant ainsi la continuité entre virtuel, actuel et devenir.
Le geste n’est pas un simple passage de l’intention à l’acte, il est transport de sens entre corps, milieu et symbole. La dardite apparaît lorsque ce transport de sens se retourne sur lui-même, le geste arrive alors trop tôt à son sens avant d’avoir achevé son passage corporel. Le corps est prêt, le milieu est stable, mais le geste est déjà interprété avant d’être accompli.
Il ne circule plus, il signifie et porte trop de sens pour se laisser traverser.
Sortir de la dardite n’est pas la débloquer mais dé-signifier momentanément le geste afin de remettre en circulation le sens, le retarder pour le laisser apparaître après l’acte.
Sous l’angle du tiers inclus :

- La dualité corps ~ esprit : le joueur de pétanque oscille entre deux pôles :
- Pôle A : Le corps sait faire, la commande est naturelle et fluide
- Pôle B : Le contrôle : La volonté, l’analyse du terrain, la conscience du score interviennent.
Habituellement ces deux pôles collaborent.
La dardite survient lorsque ces deux pôles entrent en opposition rigide.
- La Dardite est un état de blocage : la dualité n’est plus interactive mais se fige en opposition sans issue entre contrôle et action
- Le tiers inclus se situe dans l’écart. Cette troisième valeur oscille entre contrôle et action, porte en elle leur contradiction constructrice et la dynamique du devenir qu’est le lancer de boule.
- Sortir de l’opposition permet de relancer le dialogue contradictoire entre contrôle et action. Une attention portée ailleurs peut permettre sa libération (trajectoire, respiration etc…).
- Application concrète : changer de logique, lâcher prise en évitant l’opposition entre réussir et échouer, en centrant l’attention non sur le bouchon, la boule et (ou) la main mais plutôt sur l’espace « entre » qui relie le joueur et le but. Cet espace devenant le siège du tiers inclus.
- Imaginer conceptuellement une relation non-contrôle / non-geste, ou une relation non-main / non-cible…
- Le tiers inclus amène vers un « ailleurs » fécond où l’état de conscience devient le mouvement lui-même, où le contrôle et l’action échappent à leur stricte et stérile opposition.
…
La dardite existe dans le tir à l’arc sous une forme différente adaptée au contexte. Le geste pourtant techniquement maîtrisé, ne peut se déclencher correctement.

- Blocage au moment de l’ancrage : l’archer ne parvient pas à amener la corde à la joue ou à la mâchoire, bien qu’il connaisse parfaitement le mouvement
- Hésitation à la visée : le corps est prêt, mais le relâchement de la corde est difficile ou impossible.
- Excès de conscience : L’archer observe son geste en train de se produire, ce qui interfère avec l’automatisme
- Charge symbolique : Compétition, enjeu personnel exacerbé, rendant l’exécution du est impossible.
La Dardite existe dans le golf :

Elle apparait au moment où le swing devrait se déclencher et où pourtant, rien ne part correctement.
- Freeze au backswing : le club monte mais ne redescend pas.
- Swing haché : départ interrompu, le geste est repris artificiellement
- Putting bloqué : incapacité à engager le putt alors que le geste est connu
- Yips : (terme golfique courant) : c’est la forme locale et reconnue de dardite.
La Dardite existe dans le jeu de fléchettes :
- Le bras monte normalement, la visée est possible
- Puis survient un blocage, une hésitation, parfois une secousse
- La fléchette reste entre les doigts ou chute sans trajectoire
- L’intention interfère avec la fluidité du mouvement, le lancer se fige
- Le phénomène est intermittent, imprévisible, aléatoire.
La Dardite existe dans le tir sportif :

- La visée est correcte mais le geste de départ du coup et l’appui sur la gâchette sont impossibles
- Le doigt est figé, il est le siège de tremblements fins ou de micro-ajustements excessifs
- Il survient surtout chez des tireurs expérimentés
…
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