///Sami Nouri, tailleur virtuose. Entre Barbelé et Tulle, chemin de liberté et de création

Sami Nouri, tailleur virtuose. Entre Barbelé et Tulle, chemin de liberté et de création

By | 2018-03-11T12:27:54+00:00 10 mars 2018|Art, Mode|0 Comments

Thème du tiers inclus : Individuellement : L’exode, la conquête de la liberté, la dynamique créative. Plus généralement: La fragilité de la liberté chèrement conquise.

Antagonismes en relation: Le Barbelé symbolise la contrainte, la captivité, l’oppression. Le Tulle par sa transparence symbolise la liberté, met en évidence la beauté du corps de la femme par opposition aux vêtements qui le recouvrent, ceux que Sami Nouri a tant connus durant l’oppression. Par la précarité de sa structure, notamment associée au barbelé, le tulle symbolise la fragilité de la liberté, la menace constante qui pèse sur elle.

La dynamique transfinie * ( selon les termes de la logique du tiers inclus de Stéphane Lupasco),   trajective * ( selon ceux de la mésologie d’Augustin Berque)  émane de la mise en relation de ces deux polarités non absolutisées. Elle est porteuse  du message.

La polarité «Barbelé » n’est pas absolutisée car la vie de Sami Nouri et la détermination dont il a fait preuve montrent qu’il est parvenu à échapper à l’oppression.

La polarité «Tulle » illustre la transparence, la liberté, la beauté du corps féminin, mais aussi la fragilité.

De la conjonction de ces antagonismes, portée et illustrée par l’histoire qui va suivre, émane la notion de précarité de la liberté face à l’obscurantisme et aux extrémismes.

             

*Que signifient les termes « Transfini » dans la logique du tiers inclus, et  » Trajectif » en mésologie.

Le tiers inclus n’est ni une synthèse, ni une résultante entre deux polarités ou entre deux antagonismes. ( Ici le Barbelé et le Tulle). Dans cette logique du tiers inclus, la relation entre les antagonismes n’est jamais finie, elle ne s’immobilise jamais dans le « fini » : elle est dite « transfinie ».  Il est très important de  comprendre que les antagonismes en jeu ne sont jamais solitaires ( sinon ils seraient  absolutisés comme dans la logique binaire), mais toujours conjugués entre eux.

Dans le cas présent, il n’y a pas le  » Barbelé  » d’un côté et le  » Tulle » de l’autre. C’est la conjonction des deux qui crée la dynamique créative « transfinie ». Cette conjonction des deux contient en elle-même  la contradiction et donc la dynamique et l’énergie du devenir, ici celles de la créativité.

Lorsque, dans cette interaction, la place du barbelé est prépondérante, celle du tulle est moindre, mais jamais absente. Et réciproquement.

Pour le dire en termes logiques : Lorsque la place du barbelé tend à s’actualiser, la place du tulle tend à se potentialiser, mais ne disparait jamais. Et réciproquement.

Le tiers inclus qui en émane porte en lui la dynamique du devenir, celle-ci n’est jamais fixée : elle est transfinie.

Nous sommes donc dans une logique à trois valeurs: Le Barbelé  symbole de l’oppression, le Tulle symbole de liberté, et ce tiers inclus lui non plus jamais absolutisé, « transfini », portant en lui, à des degrés variables, la contradiction, c’est à dire un certain degré d’actualisation et de potentialisation des deux antagonismes que sont  » oppression » et  » liberté » eux non plus non absolutisés. L’itinéraire de Sami Nouri vers la liberté illustre parfaitement les degrés multiples et variables des actualisations et potentialisation de ces deux antagonismes.

Le lecteur non initié qui aura compris et assimilé ce court paragraphe aura fait un grand pas dans l’approche et la compréhension de la logique du tiers inclus. D’autres éléments viendront ultérieurement notamment la façon dont Stéphane Lupasco, père de cette logique, intègre la notion du temps.

Le terme  » Trajection «  (ou l’adjectif «  Trajectif «  ) utilisé en mésologie par Augustin Berque est très proche de ce concept de « Transfinition ».  Augustin Berque  définit la Trajection comme un va-et-vient de la réalité entre deux pôles théoriques (du subjectif et de l’objectif). La trajectivité d’Augustin Berque [1] est synonyme d’existence.  Il l’associe au terme de co-suscitation illustrant l’interdépendance des pôles, leur coproduction commune et la ternarité ( logique à trois valeurs)

 

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Sami Nouri a fui la guerre et l’oppression des talibans. Il arrivera en France après avoir traversé des pays très hostiles et surmonté des épreuves extrêmement douloureuses.

De ses années talibanes, il a conservé le souvenir d’une atmosphère triste et oppressante. Son talent et les conditions que lui a imposées la vie feront de lui un tailleur virtuose. Travailleur acharné, il possède une sorte de grâce. Sa trajectoire est extraordinaire.

Il fuit l’Afghanistan en 2001 en pleine guerre, à l’âge de 5 ans avec ses parents et sa petite sœur. Sa famille vivait à Mazar-e Charif, une ville du nord du pays.

Abbas, son père, figure politique locale, aidait activement les habitants face au régime implacable des talibans.

La famille se réfugie d’abord en Iran, pays présidé par Mohammad Khatami. Les réfugiés afghans n’y sont pas les bienvenus. Obtenir la régularisation est impossible, la scolarisation est inenvisageable pour Sami et sa petite sœur Zara.  Leur père, Abbas, sans travail, montera chez lui un atelier de couture. Il travaillera sans relâche dans la confection de manteaux, de robes et autres tenues iraniennes. Pour survivre.

 

Sami a 9 ans. Il n’a aucun loisir. La famille vit recluse afin de ne pas se faire remarquer et arrêter. Pour rompre l’ennui, il travaille avec son père.

Interminablement.

Ils partagent la même routine, tous les jours, sans répit du matin à tard le soir et souvent la nuit. Sami reste assis des journées entières devant sa machine à coudre. Il coud, pique, surpique. Sans cesse…  La cadence infernale, déjà épuisante pour un adulte, est quasi intenable pour un enfant !  La pauvreté, l’envie de s’en sortir, ne leur laissent pas le choix. Payés à l’unité, père et fils réalisent jusqu’à 200 pièces par semaine ! Sami ne connait rien d’autre.

Conscients de l’absence d’avenir dans ce pays, la famille reprend le chemin de l’exode en 2010.

 

Sami a 14 ans.

Abbas son père, Maryam sa maman, Zara sa sœur âgée de 11 ans et lui, prennent quelques vêtements et abandonnent le peu qu’ils ont en Iran.

Un passeur leur permet d’arriver à pied en Turquie. Ils devront affronter les conditions abominables de la traversée par les montagnes. La survie est à ce prix.

Ils arrivent épuisés, dans Ankara ou Istanbul où toute la famille se terre durant un mois, le temps de fabriquer d’autres papiers et de trouver un autre passeur. Face aux insurmontables difficultés pour franchir ensemble la frontière, le père Abbas décide d’envoyer d’abord son fils Sami seul en Europe. Sa maman sa soeur Maryam et Zara le rejoindront plus tard. Lui, le père, les rejoindra en dernier, lorsque toute la famille sera à l’abri.

Sami ne parle et comprend que le persan. Il prend l’avion pour la première fois de sa vie, avec un inconnu. Il ignore où il atterrira. Son passeur l’emmène finalement jusqu’à Tours, où il sera brièvement emprisonné. Libéré, accueilli en foyer, transféré de foyer en foyer, il est témoin de multiples violences traumatisantes, et fait ses premiers pas dans un collège. Une famille l’accueille, il progresse en français. Les mois s’écoulent, il est toujours sans nouvelles des siens.

Il entre au lycée professionnel François-Clouet. Sa dextérité éblouit d’emblée son professeur de couture, Muriel  Evain-Busser qui décèle immédiatement ses dons, son immense capacité de travail et sa détermination.

Son parcours, son histoire, sa douceur, sa volonté d’avancer et de bien faire touchent ceux qui le croisent. Malgré son passé douloureux, il rayonne. Tous tombent sous son charme. Il dégage un charisme hors normes.

Facebook lui permet un jour de retrouver sa maman Maryam et sa sœur Zara, dix-huit mois après son arrivée : elles sont parvenues à rejoindre la France et se trouvent à Orléans !  Ils resteront sans nouvelles du père, Abbas.

Est-il emprisonné, blessé ou mort ? Ils l’ignorent.

Son absence et les craintes qui entourent sa disparition n’entament pas la détermination de la famille maintenant réunie. Sami parle bien le français, obtient avec brio son CAP de couture en 2012, s’informe, sollicite les grandes maisons de couture pour des stages. Son opiniâtreté lui permet d’obtenir un stage chez Galliano. Immédiatement repéré pour son talent, un supérieur bienveillant le recommande chez Jean Paul Gauthier. Il y sera embauché durant deux ans.

Issu de la confection, il découvre la haute couture, la noblesse des matières et des tissus, les broderies …

Le talent de Jean Paul Gauthier le subjugue.

La première d’atelier, Jacqueline Smeyers-Picot repère sa rigueur, son savoir faire et son acribie. Elle lui confie la conception de la tenue de scène de la célèbre chanteuse Kylie Minogue et de quelques pièces du défilé de Gauthier. Peu d’apprentis ont accès à ce privilège.

Certains médias commencent à s’intéresser à son parcours hors normes. Sa notoriété commence à susciter des jalousies et dénigrements au sein de l’atelier. Ceci n’entame en rien sa détermination.

Il lance sa propre griffe de haute couture et de prêt-à-porter de luxe. De riches financiers, touchés par son parcours et séduits par son talent, mettent à sa disposition leur château-hôtel du Bois-Guy pour lui permettre de présenter son défilé de mode.

Tous ses vêtements portent sa signature: Le barbelé brodé et le tulle.

Le barbelé en mémoire de l’oppression, de la contrainte, de l’exode; le tulle, tissu transparent laissant délicatement transparaitre le corps des femmes libres.

Par la fragilité de sa structure, notamment associée au barbelé, cette fibre illustre la fragilité de la liberté, la menace permanente qui pèse sur elle.

Conjonction du Barbelé et du Tulle, expression métaphorique tiers-incluse trajective et transfinie de cette volonté, de ce chemin vers la fragile liberté et de cette dynamique créatrice.

 

                 Sami Nouri  acquiert la nationalité française en juin 2017.

 

 

[1] http://ecoumene.blogspot.fr/2018/02/au-est-ce-que-la-mesologie-Berque-Moreau.html#more

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