//Pierre Legendre: Le tiers social.

Pierre Legendre: Le tiers social.

By | 2018-02-06T15:34:36+00:00 14 décembre 2017|Littérature|0 Comments

Thème du tiers inclus: Pierre Legendre reprend la notion d’écart ( également rencontrée chez François Jullien). —Lorsque Narcisse, aliéné dans son image, ne reconnait pas le vide entre son image et lui (polarités), il s’abîme en deçà de toute relation à soi, la relation d’identité est en panne. Elle se révèlera dès l’éveil de l’écart entre son image et lui.

—En instaurant la division, l’écart rend possible l’articulation entre le sujet et son image, sujet – institutionalité.— Comment habiter à la fois le lieu de son altérité pure et celui de son image ? Ceci est le prélude à la socialisation.

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Pierre Legendre : l’écart, le principe constitutif du tiers.

Nature relationnelle de l’identité et miroir. [1]

Fondateur de l’anthropologie dogmatique, Pierre Legendre oppose le thème de l’autonomisation radicale de l’homme, sujet-roi, objet de méprise pour lui-même et celui totalitaire de fusion de l’homme et de sa référence. Il retravaille la notion d’image par rapport aux deux notions que sont le sujet et l’institution. Comment instituer la vie comme enjeu de différenciation ? [2]

 

Pour Legendre, l’identité repose sur une relation d’identité. Le mécanisme mobilise la représentation sur fond de « je est un autre ». L’identification est sous-tendue par l’écart, l’intervalle d’un vide, qui introduit la séparation du sujet d’avec soi, et, ce faisant, rend possible l’articulation entre le sujet et son image (au sens de Narcisse dans la fable ovidienne).

       Selon Legendre, lorsque Narcisse ne reconnait pas le vide entre son image et lui, aliéné dans son image, il s’abîme dans un en deçà de toute relation à soi, la relation d’identité est en panne. Le miroir, représente l’espace tiers de l’écart, il rend opérante la division du sujet, la séparation d’avec l’autre de soi. L’accès à la représentation insue du principe d’altérité est la condition du dépassement de l’aliénation narcissique. Le rapport d’adéquation entre le sujet et son image est dit apodictique, en temps que ce qui est dit comme vérité renvoie à autre chose qu’aux deux termes en présence (le sujet et son image) [3]

La vérité du rapport d’adéquation trouve son fondement ailleurs que dans la juxtaposition des termes, elle le trouve en « ce dont l’image apporte la preuve pour le sujet », son rapport au tiers [4].

Dire face au miroir, « je suis celui-là », ou se reconnaître dans l’image que réfléchit le miroir, c’est supposer que quelque chose d’indicible a été surmonté, maîtrisé, ouvrant la relation d’identité (p 78), le miroir est instaurateur de la division. Car la personne humaine apparaît quand elle entre en relation avec d’autres personnes, dit Martin Buber. Et la personne s’efface et disparaît quand cette relation disparaît. L’image fait écho. On retrouve ce thème dans le passage des « Métamorphoses » précédant l’enlacement mortel de Narcisse avec son image. Avant la scène du regard à la surface de l’eau, se déroule l’échange avec la nymphe Echo. « Il a reçu autant de paroles qu’il en a prononcé ». Ce texte peut être rapproché d’une autre formulation latine, d’Isidore de Séville, lors de l’évocation du rocher source de l’écho : «  Répondant à la voix, il devient l’image de la parole d’un autre [5]» [6]

La réflexivité nous montre que ce qui se joue là a trait à ce que nous appelons «penser». Nous pensons sous forme de spécularité, et c’est à partir de là que nous pouvons comprendre l’emprise du sujet sur le monde ; « Là où l’homme pense, il cherche son image ». La relation d’identité, par le relais de la métaphore du miroir, introduit l’homme à « la causalité comme extérieure au sujet ». A travers la réflexivité, le miroir fait voir l’origine comme résultat. Legendre rapporte également cette réflexivité au langage : comprendre le lien de signification entre le mot et la chose, le miroir prépare l’entrée dans le lien de la signification.

 

Nous retrouvons ici, la trame de cette logique du tiers, le lien interdisciplinaire et le dénominateur commun évoqué, à savoir le lien relationnel, élément fondamental, que Legendre nomme écart, siège du tiers inclus porteur de la dynamique du sens.

 

Legendre franchit ensuite le pas, par extrapolation, en étudiant les relations d’identité à l’échelle de la culture, des institutions sociales, juridiques, politiques et construit sa démonstration autour des mécanismes faisant tenir les sociétés en intégrant les éléments dans la représentation de ce qui fonde les individus à se reconnaitre à la fois eux-mêmes et comme éléments d’un ensemble. Le rapport au monde est le résultat de la relation spéculaire. Ce qu’il appelle le Tiers Social.

La société n’est pas seulement présence de l’écart pour le sujet, mais en tant qu’entité instituée, elle vit elle-même de cet écart qu’elle produit. Vision très Lupascienne. Legendre la nomme: « Tiers social ».

 

Bachelard  [7] souligne l’importance de la nature du miroir : L’eau. L’eau nous dit-il, sert à naturaliser notre image, à rendre un peu d’innocence et de naturel à l’orgueil de notre intime contemplation. Les miroirs sont des objets trop civilisés, trop maniables, trop géométriques ; ils sont avec trop d’évidence des outils de rêve pour s’adapter d’eux mêmes à la vie onirique. Dans son préambule imagé à son livre si moralement émouvant, Louis Lavelle a remarqué la naturelle profondeur du reflet aquatique, l’infini du rêve que ce reflet suggère : « Si l’on imagine Narcisse devant le miroir, la résistance de la glace et du métal oppose une barrière à ses entreprises. Contre elle, il heurte son visage son front et ses poings ; il ne trouve rien s’il en fait le tour. Le miroir emprisonne en lui un arrière monde qui lui échappe, où il se voit sans pouvoir se saisir et qui est séparé de lui par une fausse distance qu’il peut rétrécir, mais non point franchir. Au contraire, la fontaine est pour lui un chemin ouvert [8]… »

 

Le miroir de la fontaine, poursuit Bachelard dans l’eau et les songes, est donc l’occasion d’une imagination ouverte. Le reflet un peu vague, un peu pâli, suggère une idéalisation. Devant l’eau qui réfléchit son image, Narcisse sent que sa beauté continue, qu’elle n’est pas achevée, qu’il faut l’achever. Les miroirs de verre, la vive lumière de la chambre, donnent une image trop stable. Ils redeviendront vivants et naturels quand on pourra les comparer à une eau vivante et naturelle, quand l’imagination re-naturalisée pourra recevoir la participation des spectacles de la source et de la rivière.

Nous saisissons ici, poursuit-il, un des éléments du rêve naturel, le besoin qu’a le rêve de s’inscrire profondément avec des objets. Pour rêver profondément, il faut rêver avec des matières. Un poète qui commence par le miroir doit arriver à l’eau de la fontaine s’il veut donner son expérience poétique complète. L’expérience poétique doit, selon Bachelard, être mise sous la dépendance de l’expérience onirique…

Narcisse [9] va donc à la fontaine secrète, au fond des bois. Là seulement, il sent qu’il est naturellement doublé ; il tend les bras, il plonge les mains vers sa propre image, il parle à sa propre voix. Echo n’est pas une nymphe lointaine. Elle vit au creux de la fontaine. Echo est sans cesse avec Narcisse. Elle est lui. Elle a sa voix. Elle a son visage. Il ne l’entend pas dans un grand cri. Déjà, il l’entend dans un murmure, comme le murmure de sa voix séduisante, de sa voix de séducteur. Devant les eaux, Narcisse a la révélation de son identité et de sa dualité, la révélation de ses doubles puissances viriles et féminine, la révélation surtout de sa réalité et de son idéalité.

Prend ainsi naissance un Narcissisme idéalisant, dont la sublimation n’est pas la négation du désir : « Je suis tel que je m’aime » et non plus «  Je m’aime tel que je suis ». Advient alors, poursuit Bachelard la métamorphose de la vie. Se développe ainsi la dynamique née de la distanciation, de l’écart. L’espérance et l’avenir. Narcisse n’est plus seul, il est le centre d’un monde, d’une nature, Narcissisme cosmique, polymorphe, fruit de l’imagination créatrice en continuité d’un narcissisme égoïste. Narcissisme, première conscience d’une beauté, germe du pancalisme.

 

Maurice Blanchot pour qui dans Thomas l’obscur, tout homme vivant est sans ressemblance, et où Thomas est précisément le seul vivant qui ne soit pas sans ressemblance, car il est déjà cadavre ; évoque Narcisse en ces termes :

… La perspective dans laquelle je m’évanouis à mes yeux, me restaure, image complète, pour l’œil irréel auquel j’interdis toute image. Image complète par rapport à un monde dans image qui me figure dans l’absence de toute figure imaginable. Être d’un non-être dont je suis l’infime négation qu’il suscite comme sa profonde harmonie….

… Dans la mesure où je comprends en moi ce tout auquel j’offre, comme l’eau à Narcisse, le reflet où il se désire, je suis exclu de tout, et le tout lui-même en est exclu et plus encore le prodigieux absent, absent de moi et de tout, absent aussi pour moi, et pour qui cependant je travaille seul à cette absurdité qu’il accepte. Nous sommes frappés tous trois, nombre déjà monstrueux quand l’un des trois est tout, de la même proscription logique. Nous sommes unis par l’échec mutuel où nous nous tenons, avec cette différence que c’est par rapport à mon contemplateur seul que je suis l’être déraisonnable, représentant le tout hors de soi, mais que c’est aussi par rapport à lui que je ne puis être raisonnable, s’il représente lui même la raison de cette existence hors du tout. Or, cette nuit, je m’avance, portant le tout, vers ce qui excède infiniment le tout. Je progresse au-delà de la totalité que j’embrasse cependant étroitement. Je vais dans les marges de l’univers marchant hardiment ailleurs qu’où je puis être et un peu extérieur à mes pas. Cette légère extravagance, déviation vers ce qui ne peut être, n’est pas seulement mon propre mouvement me conduisant à une démence personnelle, mais le mouvement de la raison que je traine avec moi. Avec moi, gravitent hors des lois les lois, hors du possible le possible.[10]

Instance de représentation et concept de société : le Tiers social.

La mécanique identificatoire dans l’humanité suppose la mise hors d’atteinte de « ce qui ne meurt pas », le « Tiers Social » institue les fondements du discours social, normatif, qui guide les individus. Les sociétés ne sauraient tenir sans la fiction d’un Sujet social tenant un discours normatif. Le rapport à l’image est un élément constitutif du principe social. Les sociétés expriment une position, d’essence normative, sur la nature de ce rapport. Il n’y a pas de tiers pour le Tiers [11],  le Mythe fait tenir la société et celle-ci fait tenir les individus qui passent. Le mythe est agent de réflexivité dans la culture. L’effet de réflexivité est nécessaire au commerce des identifications, le travail social préalable aux figurations de l’altérité est le centre de gravité de toute société humaine.

Legendre insiste sur la notion d’écart. Il revisite Saussure : « L’écart est le messager du sens ». L’écart est le lieu de la supposition du message-messager, instaurant la représentation du sens, LE lieu de la rencontre des éléments constitutifs du mot: le signifié et le signifiant.

 

 

[1] Pierre Legendre, Dieu au miroir, ed. Fayard, p73

[2] Pierre Legendre, Dieu au miroir, ed. Fayard, p 38

[3] Nous avions rencontré cette notion d’apodictique en chimie : la propriété obtenue renvoie à autre chose qu’aux deux molécules en présence

[4] Pierre Legendre, Dieu au miroir, ed. Fayard, p 228

[5] Isidore de Séville (mort en 636) a beaucoup transmis de l’antiquité latine, notamment aux juristes, pas ses Etymologiarun sive originum libri XX( édit. Lindsay, 1911)

[6] Je ne peux à cet instant m’empêcher de repenser à un reportage sur Brigitte Bardot qui, à l’époque où elle était adulée et considérée – ce dont elle avait parfaitement conscience- comme une des plus belles femmes du monde, s’aperçoit dans un miroir et dit avec humour : « Mais qu’est ce que c’est que çà ? une concurrente ? » !!

 

[7] G. Bachelard, L’eau et les rêves, essai d’imagination sur la matière, Livre de poche, Biblio essais, p32

[8] Louis Lavelle, L’Erreur de Narcisse, p.11.

[9] G. Bachelard, L’eau et les rêves, essai d’imagination sur la matière, Livre de poche, Biblio essais, p33

 

[10] Maurice Blanchot, Thomas l’obscur, Ed. L’imaginaire Gallimard, p127-128

[11] Pierre Legendre, Dieu au miroir, éd. Fayard, p 120.

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