//Négociation ? Éthique de conviction ou éthique de responsabilité, Max Weber

Négociation ? Éthique de conviction ou éthique de responsabilité, Max Weber

By | 2020-07-31T22:38:17+00:00 29 avril 2020|Société|1 Comment

Thème du tiers inclus : La négociation, l’accord, la transaction, le consensus, l’objectif commun partagé ( OCP)

Antagonismes en interaction : Compromis ~ compromission, Intransigeance ~ concession, Rationalité ~ intransigeance, Éthique de conviction ~ Éthique de responsabilité.

 

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SOMMAIRE

 

1. Sous l’angle de la logique du tiers inclus

2. Entretien entre Ruth Elkrief, journaliste, Laurent Berger secrétaire général de la CFDT, et Laurent Combalbert, négociateur du RAID

3. Max Weber, Ethique de responsabilité, éthique de conviction

 

 

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1. Sous l’angle de la logique du tiers inclus :

« A tout phénomène, élément ou événement logique quelconque, et donc au jugement qui le pense, à la proposition qui l’exprime, au signe qui le symbolise : « e » par exemple, doit toujours être associé, structuralement et fonctionnellement, un anti-phénomène, un anti-élément ou un anti-événement logique, et donc un jugement, une proposition, un signe contradictoire : « non-e » ;  de telle sorte que « e » ou « non-e » ne peut jamais qu’être potentialisé par l’actualisation de « non-e » ou « e », mais non pas disparaître afin que soit « non-e » soit « e » puisse se suffire à lui-même dans une indépendance et donc une non-contradiction rigoureuse (comme dans toute logique, classique ou autre, qui se fonde sur l’absoluité du principe de non-contradiction). »

 

L’éthique de conviction radicalise les antagonismes, les absolutise, ne permet aucun intermédiaire entre les positions. Cette éthique relève du principe du tiers exclus. On ne peut exister et ne pas exister, être et ne pas être à la fois, en même temps et en un même lieu, de par quelque terme situé entre les deux propositions ou les faits qu’elles expriment.

C‘est A ou non-A, ce qui entraine une disjonction absolue entre A et non-A, entre lesquels il ne peut y avoir quoi que ce soit d’autre. L’éthique de conviction relève d’une logique classique, binaire, non contradictoire: la logique du tiers exclus. Il y a affrontement, rejet, obstruction entre les antagonismes.

L’éthique de responsabilité admet la contradiction, relève d’une logique de la relation. La non-absolutisation des positions antagonistes permet l’émanation d’un tiers inclus, porteur à des degrés divers d’actualisation et de potentialisation des antagonismes en opposition, de la dynamique du devenir. L’éthique de responsabilité est par nature contradictoire..

 

 

2. Entretien entre Ruth Elkrieff, journaliste, Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT depuis 2012, et Laurent Combalbert, ancien négociateur du RAID. (Recherche, Assistance, Intervention, Dissuasion).  Extraits  du documentaire «Pas négociable » de Philippe Truffault

 

« Pas négociable »

 

R.Elkrief :  L’enjeu est de tout ramener à soi ?

L.Berger :  L’enjeu est que pour négocier, il faut un lien, un fil qui relie, un intérêt partagé.

R.Elkrief :  La corde symbolise ce qui oppose. La voyez-vous comme un lien ?

L.Berger :  C’est ce qui nous relie, mais c’est ce qui est aussi l’objet d’un rapport de force. L’enjeu est de trouver le compromis. L’autre continuera de tenir la corde car s’il la lâche, il n’y a plus de compromis, il n’y a plus de lien et il n’est plus engagé. Il s’agit donc plutôt de rapprocher de soi ce que l’on revendique.

R.Elkrief :  Cela veut-il dire que dans une négociation il faut accepter de ne pas tout gagner ?

L.Berger :  Dans une négociation, il faut d’abord accepter la légitimité de l’autre à tenir la corde. Il faut le respecter et accepter que l’issue de la négociation soit un compromis.

R.Elkrief :  Pas de négociation sans respect de l’autre ni légitimité de l’autre ?

*

R.Elkrief :  Lorsqu’en mai 68,  Georges Séguy sort des accords de Grenelle après avoir obtenu de nombreuses avancées sociales, il reste réservé, il ne sort pas en vainqueur. Comment l’interprétez-vous ?

L.Berger:  Eugene Descamps leader de la CFDT était lui beaucoup plus engageant.

Séguy n’avait pas la culture du compromis. Il faut à un moment donner le top, se retourner vers sa base en disant voilà, on a obtenu çà, nous n’avons pas obtenu la totalité mais c’est de nature à mettre fin à un conflit. Quand on parle de négociation, on parle nécessairement de compromis et dans le monde social, dans le monde économique, cette vision n’est pas très diffusée malheureusement.

***

 

R.Elkrief : Maurice Thorez au moment des accords qui ont suivi une grève, a déclaré « Il faut savoir terminer une grève lorsque les revendications sont satisfaites »

L.Berger :  Il faut savoir expliquer l’engagement, les résultats obtenus et se retourner devant le collectif. Le négociateur doit savoir s’il a rempli son mandat ou non, il sait ce qu’a été le comportement de l’adversaire ou de l’interlocuteur.

R.Elkrief :  Le patronat est-il un adversaire ou un interlocuteur ? Le point de départ de la négociation est-il la lutte des classes ou le renoncement à la lutte des classes ?

L.Berger :  Non. Le point de départ de la négociation est la reconnaissance d’un conflit des logiques. Dans une entreprise, comme dans une démocratie d’ailleurs, les intérêts d’un employé ne sont pas en tous points convergents avec ceux de l’employeur.

R.Elkrief :   Il y a donc un antagonisme ?

L.Berger :   Il y a un antagonisme, mais une fois reconnu cet antagonisme, ce conflit de logique, il y a pour s’en sortir le sentiment qu’un compromis acceptable et profitable à tous est possible. La négociation est un rapport de forces véritable, il faut s’y préparer, ne pas y aller les mains vides. Un peu de stratégie, un peu de malice mais loyale et beaucoup de respect pour son interlocuteur. Il faut comprendre la logique de l’autre, et soit la démonter soit y trouver des failles. Il ne faut pas mettre l’autre à terre.

R.Elkrief :  Transformer l’antagonisme en discussion, transformer l’adversaire en interlocuteur, considérer que la moitié de quelque chose vaut mieux que la totalité de rien ?

L.Berger :  Il vaut mieux un compromis avec des avancées partielles qu’un syndicalisme avec des mains vides

 

***

 

Laurent Combalbert  est un ancien négociateur du RAID

R.Elkrief :  L’un des objets de la négociation est de transformer l’adversaire en interlocuteur. Est-ce toujours le cas lors de la prises d’otages, lorsque la vie est en jeu ?

L.Combalbert :  Oui, nous sommes parfois dans des situations de crise, d’enlèvement, d’extorsion ou de prise d’otage parfois liées au terrorisme où la performance n’est pas négociable. Si on échoue, il y a des morts.

 

Même si dans les faits nous avons une obligation de moyens, nous avons également une obligation de résultats.

Nous devons montrer à notre interlocuteur qu’il a un intérêt à négocier, à ne pas aller jusqu’au bout de son acte. Dans toute négociation, qu’elle soit sociale, commerciale, ou de crise, il y a un objectif que l’on doit partager : l’OCP ( Objectif Commun Partagé ). Dès lors qu’il est verbalisé et accepté par la personne qui se trouve en face de nous, celle-ci devient un partenaire de négociation.

R.Elkrief :  Un preneur d’otage, un terroriste, un forcené peut-il partager cet objectif ?  S’il s’est mis dans cette situation, c’est qu’il ne partage pas l’objectif de celui qui veut apaiser les choses.

L.Combalbert :  Un terroriste ne partage pas d’OCP, il n’y a pas de solution commune, on ne négocie pas avec un terroriste, on ne partage pas avec un terroriste une solution que l’on va trouver ensemble. La vocation d’un terroriste est d’aller jusqu’au bout de son acte. Pour lui, le conflit n’est pas un moyen de résoudre un problème, c’est notamment une finalité pour attirer l’attention des médias. Dans ce cas, la négociation est tactique, l’objectif est de gagner du temps et d’essayer de lui faire comprendre que même pour sa cause, il a intérêt à ce que ça se passe bien, à ne pas aller jusqu’au bout de son acte. S’il a décidé d’aller au bout, il ne s’agit plus de négociation, ça devient un rapport de force.

Dans ce cas, c’est le groupe d’intervention qui travaille.

La situation est différente face à un forcené retranché. Généralement, ce n’est pas un terroriste, c’est quelqu’un qui a basculé, qui est à bout de nerfs, en dépression ou en débordement émotionnel. L’objectif est alors de lui montrer et lui faire comprendre que son intérêt est de sortir de l’impasse dans laquelle il s’est mis et rendre ses otages. Dans la plupart des cas de forcenés, on parvient à trouver cet OCP. Si on l’a trouvé cet OCP et qu’il l’a accepté, on a presque réalisé la totalité de la négociation. Il a accepté de faire des concessions sur quelque chose qu’il ne voulait pas concéder au départ mais si c’est positif, vertueux et accepté, la négociation a abouti.

 

 

Entre le rapport syndical et celui du RAID , le lexique est différent mais il y a en commun cette volonté de co-construire. Comme dans l’image de la corde, il ne faut pas tout emporter à soi. Que ce soit pour le négociateur du RAID, lorsqu’il arrive face à un interlocuteur qui n’a pas d’OCP  ou lors d’une négociation sociale dans une entreprise, on est d’accord sur le fait qu’on souhaite conclure. Celui qui se présente comme ne voulant pas conclure n’est pas un négociateur.  Les OCP peuvent être très éloignés mais permettent toujours la négociation.

 

 

R.Elkrief :  N’est-ce pas le problème des Gilets Jaunes ?  L’un des problèmes des Gilets Jaunes n’est-il pas qu’aucun représentant ou porte-parole ne présente des revendications sur lesquelles on puisse discuter ?

L.Combalbert :  La légitimité des parties prenantes dans la négociation est importante. Qu’il s’agisse d’un représentant gouvernemental ou syndical, il existe une légitimité.

Dans le mouvement des Gilets Jaunes, la légitimité est le moyen d’exprimer la colère :  » Je me sens lésé par une mesure qui a été prise, donc je revendique et si je suis reconnu comme leader par ceux que je représente, je deviens un interlocuteur car je peux arrêter le mouvement en disant qu’on a obtenu ce qu’on devait avoir alors on arrête ».

Le problème des Gilets Jaunes, c’est le temps passé, l’enlisement de la situation et le manque de réaction.  La multiplication des enjeux et la multiplication des leaders sans légitimité (hormis sur une toute petite partie d’un ensemble très parcellaire) font que personne ne peut donner l’ordre d’arrêter s’il y a eu obtention des revendications.

L.Berger :  Les Gilets Jaunes ont obtenu dix milliards d’euros mais çà n’a fait l’objet ni d’un compromis, ni d’une négociation. La négociation a une vertu, celle de faire cesser une zone de « conflictualité » dans  » la paix  » et l’apaisement même si l’on n’est pas d’accord sur tout. Là il n’y a pas eu cet espace et on voit bien qu’il y a des queues de comètes en terme de « conflictualité ».

Il y a d’un côté la légitimité de celui qui négocie et de l’autre la reconnaissance de la légitimité de celui qui est en face. Dans le conflit des Gilets Jaunes, les deux problèmes coexistent, il n’y a pas de reconnaissance non plus à négocier avec des représentants du gouvernement qu’ils reconnaissent légitime.

La négociation est difficile car les fondamentaux de la négociation sont absents.

R.Elkrief :  Dans le cas d’une prise d’otages ou de celui d’un forcené, cette reconnaissance, fondamental de la discussion, ne consisterait-elle pas à dire   » je te comprends » ? Je ne parle pas du salafiste qui décide de poser une bombe ou du kamikaze !

L.Combalbert :  On dit rarement:  » Je te comprends « . On préfère dire:  « Je ne peux pas comprendre ce qui se passe car je ne suis pas à votre place mais je peux comprendre l’émotion qui vous porte « .

On peut s’appuyer sur un pouvoir institutionnel ou être reconnu car on est par exemple le négociateur du RAID.  Face à un forcené, votre institutionnalité vous rend légitime. On peut aussi être reconnu parce qu’on a une compétence. C’est toujours l’autre qui vous donne le pouvoir de négocier.

Vous pouvez dire « on va négocier », mais si l’autre ne vous reconnait pas, il n’y a aucune négociation.

 

L’important est la capacité à créer le lien. On parle souvent d’empathie mais l’empathie est la capacité à voir l’émotion de l’autre sans nécessairement la partager sinon nous perdons notre objectivité.

Mais en acceptant qu’il ait le droit d’exprimer une émotion.  « Je ne peux pas comprendre ce qui se passe parce que je ne suis pas à votre place mais je peux comprendre la colère que vous exprimez au vu de la situation » , ne serait-ce que ça, c’est reconnaitre que, même si pour moi son émotion n’est pas légitime, elle l’est pour lui et ça, c’est le respect.

Respecter le fait qu’il a le droit de ne pas être d’accord et respecter le fait que son point de vue est aussi  » entendable  » que le mien. A partir du moment où on défend son point de vue en acceptant celui de l’autre, que l’on est assertif, c’est là aussi que l’on montre à l’autre que l’on est respectable pour négocier avec lui.

 

***

 

R.Elkrief :  J’en reviens à cette question de la lutte des classes. La représentation du patronat comme ennemi compromet-elle la négociation ou la détermine-t-elle en son départ ?

L.Berger :  Oui, elle rend la négociation quasi impossible car la lutte de classes signifie qu’une classe sur-domine l’autre. Hormis le fait que dans l’histoire, ce sont plutôt les salariés qui en ont payé le prix, en soi, ça n’est pas ma conception de la démocratie. L’idée dans une négociation n’est pas de mettre l’autre à terre, c’est de parvenir à cet OCP et de faire en sorte que dans l’objectif atteint soit le plus proche possible de ce que l’on a souhaité en terme de résultat. Il faut être loyal, ce qui est parfois problématique de la part de certains, mais il faut aussi s’accorder sur le fait qu’il y aura un compromis et que personne ne pourra sortir en ayant dit  « Je l’ai mis à terre, j’ai gagné. Si vous le faites une fois, vous ne le refaites pas la fois suivante »

 

L.Combalbert du RAID : C’est ce qui est difficile dans les négociations long terme comme dans les négociations sociales. Dans le cas d’un forcené ou un preneur d’otages, généralement vous ne le voyez qu’une fois, donc on pourrait s’imaginer que l’on peut mentir ou tricher. Par principe on ne le fait pas, car si vous mentez ou trichez une fois et que ça se sait, vous perdez votre légitimité. L’important en négociation est que l’accord soit appliqué jusqu’à son terme. Pour cela, il faut que chacune des parties ait envie de le faire. Si vous n’êtes pas loyal, si vous cachez des choses, si à un moment donné, vous revenez sur votre promesse, si vous faites une coopération simulée, ça ne marche qu’une fois, vous gagnez beaucoup une fois mais vous perdez sur toutes les autres négociations parce que vous n’êtes plus jamais crédible.

 

***

 

R.Elkrief : Le sociologue Max Weber distingue l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. L’éthique de conviction est celui qui ne cède pas sur ses principes quelles qu’en soient les conséquences, l’éthique de responsabilité est celle de celui qui dit « essayons de voir les conséquences de nos actes »

L.Berger :  Moi je pense que ça ne s’oppose pas. Lorsqu’on est syndicaliste, on doit avoir des convictions extrêmement fortes, il faut aussi pratiquer la responsabilité. Personnellement,  je préfère parler « d’utopie mobilisatrice ».

 

R.Elkrief :  Jaurès disait « Il faut aller à l’idéal et comprendre le réel »

L.Berger : Ce qui doit nous guider est que ce soit le mieux pour les travailleurs mais que cette recherche d’utopie ne nous annihile pas dans notre capacité à faire, à agir et à obtenir des avancées partielles

 

R.Elkrief :  L’art ou la quintessence de la négociation n’est-elle pas l’art du dialogue ?  Socrate disait « Je suis quelqu’un qui aime à être réfuté lorsqu’il se trompe » Est ce qu’un bon négociateur pourrait dire ça ?

 

L.Berger :  On appelle ça le dialogue social dans le champ du social. J’aime par exemple le fait que parmi des interlocuteurs parfois syndicaux, on puisse trouver des idées intéressantes chez d’autres. Idées auxquelles on n’avait pas pensé. Notre capacité à comprendre l’autre et à re-considérer nos certitudes est importante. On doit être ouvert à des compromis.

Ce n’est pas ce qui se développe dans le monde social et je le regrette. On est souvent confronté à une volonté dogmatique, radicale. Aucune société n’a existé sans l’art du compromis et l’art du compromis passe par les négociations.

 

R.Elkrief :  Trois choses donc :

  1. Il faut pour négocier renoncer à tout gagner car alors, ça n’est plus la négociation mais la guerre.
  2. La moitié de quelque chose vaut mieux que la totalité de rien
  3. La négociation qui apprend le respect de l’autre et celui de ses arguments n’est pas seulement le moyen de parvenir à un accord mais une fin en soi car il est fou d’espérer qu’un jour nous soyons tous du même avis. Il est toutefois parfaitement raisonnable d’espérer qu’un jour, nous tombions d’accord sans être du même avis.

 

 

3. Max Weber, Ethique de responsabilité, éthique de conviction

… « Nous en arrivons ainsi au problème décisif. Il est indispensable que nous nous rendions clairement compte du fait suivant : toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité [verantwortungsethisch] ou selon l’éthique de la conviction [gesinnungsethisch].

Cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction. Il n’en est évidemment pas question. Toutefois il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » -, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. »

Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l’éthique de conviction, que son action n’aura d’autre effet que celui d’accroître les chances de la réaction, de retarder l’ascension de sa classe et de l’asservir davantage, il ne vous croira pas.

Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi.

Au contraire le partisan de l’éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l’homme (car, comme le disait fort justement Fichte, on n’a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l’homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir. Il dira donc :  » Ces conséquences sont imputables à ma propre action. »

Le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totalement irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction.

Mais cette analyse n’épuise pas encore le sujet. Il n’existe aucune éthique au monde qui puisse négliger ceci : pour atteindre des fins « bonnes », nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. Aucune éthique au monde ne peut nous dire non plus à quel moment et dans quelle mesure une fin moralement bonne justifie les moyens et les conséquences moralement dangereuses. »

 

                                                                       Max WEBER, Le savant et le politique, Plon, 10/18, Paris 1995

 

One Comment

  1. jc 1 mai 2020 at 22 h 10 min

    1. Question de terminologie.
    Le titre oppose -Max Weber oblige sans doute- conviction et responsabilité, ce qui conduit à associer conviction et irresponsabilité, association à mon avis malheureuse. Je ne pense pas que l’éthique de conviction radicalise les antagonismes puisque, étymologiquement, convaincre c’est vaincre avec -et non vaincre contre-: pour moi convaincre (associé ici à l’éthique de conviction) est plus fort que simplement concilier (associé ci ià l’éthique de responsabilité).

    2. Tiers inclus et conjonction inclusive.
    Le tiers exclu étant lié à la disjonction exclusive (A ou nonA est vrai, le « ou » étant le « ou » exclusif) il apparaît naturel de lier le tiers inclus à la conjonction inclusive. On obtient ainsi de nouvelles algèbres -différentes des algèbres de Boole- que j’ai proposé, en commentaires (du 4 et du 6 avril) de l’article « Les deux principes de base de la logique du tiers inclus », d’appeler algèbres de Lupasco bien que le principe du tiers exclu soit toujours respecté dans ces algèbres. Car la conjonction inclusive y est déjà beaucoup plus conciliante que la conjonction classique, la conjonction classique -booléenne- de « A et Faux » étant « Faux » (le « Faux » est absorbant pour le « et » booléen), alors que la conjonction inclusive -lupascienne- de « A et Faux » est seulement « nonA ». Autrement dit cette logique lupascienne doit pouvoir déjà permettre des conciliations que la logique booléenne ne permet pas. (Je pense que ces algèbres « de Lupasco » méritent d’être étudiées au même titre que les algèbres de Boole.)

    3. De la logique à la topo-logique.
    L’avantage de l’éthique de conciliation est que celle-ci permet de concilier les points de vue dans un conflit dans lequel aucune conviction d’un camp par l’autre ne s’est avérée possible dès lors que chaque camp est retranché sur sa propre conviction. On vient de voir au .2 la logique lupascienne-tiers-exclu de la conciliation. Mais jusqu’à présent, à ma connaissance, Lupasco et sa logique du tiers inclus se sont heurtés au mur du principe d’explosion. Dans leur article au titre suggestif « De la topologie de la conciliation à la logique de la contradiction » les philosophes des sciences Dominique Lambert et Bertrand Hespel -rejoignant René Thom*- indiquent comment contourner le principe d’explosion attaché à la logique paracohérente en quittant le logos, sa logique et ses démonstrations, pour le topos, sa topo-logique et ses monstrations. (*: Je ne sais pas si Stéphane Lupasco a eu connaissance de l’article thomien de 1969 « Les mathématiques modernes: une erreur pédagogique et philosophique? » (Apologie du logos, p.561) dans lequel Thom propose aux mathématiciens(!) « d’oublier le problème de la contradiction ».)

    4. De Boole à Lupasco.
    En topologisant la situation on passe des algèbres de Boole aux algèbres de Heiting-Boole et à la logique intuitionniste « classique », algèbres qui vérifient le principe du tiers exclu, et, dualement, aux algèbres de Brouwer-Boole et à la logique paracohérente « classique » (cf. Lambert et Hespel), algèbres qui vérifient le principe du tiers inclus. (Je pense qu’on doit étudier les algèbres de Brouwer-Lupasco comme les algèbres de Brouwer-Boole.)

    5. Logique d’hétérogénéisation et logique d’homogénéisation.
    Je pense que la logique heitingienne classique est bien adaptée pour l’hétérogénéisation, et je subodore que la logique brouwerienne, booléenne comme lupascienne, pourrait être mieux adaptée pour l’homogénéisation. Je pense que Ruth Elkrief, Laurent Combalbert et Laurent Berger sont assez loin (c’est un euphémisme) d’imaginer ce qu’est la logique qui règne au sein d’un « chaos homogène » comme celui des Gilets Jaunes.

    6. Empathie.
    L. Combalbert: « L’important est la capacité à créer le lien. On parle souvent d’empathie mais l’empathie est la capacité à voir l’émotion de l’autre sans nécessairement la partager sinon nous perdons notre objectivité. ».
    R. Thom: « L’intelligence est la faculté de s’identifier à autre chose, à autrui; ».
    Autrement dit, pour Thom, l’intelligence c’est l’empathie, la faculté d’identifier le sujet à l’objet, la faculté d’homogénéiser le sujet et l’objet. Et, pour lui, selon ce que je crois en comprendre, c’est l’affectivité qui joue le rôle principal dans cette faculté d’identification. Le cas de Lupasco?

    (Je rappelle que pour moi, contrairement à Lupasco, la vie est dans le cycle complet, c’est-à-dire du côté de l’hétérogénéisation comme du côté de l’homogénéisation, et que les principes de la thermodynamique quantique pourraient différer de ceux de la thermodynamique classique -en particulier le deuxième, cf. la fin du « Topo sur les topos », version ENS, d’Alain Connes-. Lupasco a été l’un des premiers à se rendre compte que ce sont les principes de la logique quantique qui régissent le monde, et non ceux de la logique classique. Pourquoi les principes fondamentaux de la thermodynamique quantique ne différeraient-ils pas, eux aussi, de ceux de la thermodynamique classique?)

    7. Lutte des classes.
    R. Elkrief : « J’en reviens à cette question de la lutte des classes. »
    R. Thom: « Le marxisme, qui veut expliquer la structure et l’évolution des sociétés à l’aide des seuls facteurs économiques, est l’homologue de la théorie de Child en Embryologie et il souffre sans doute des mêmes simplifications. »

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