///Magritte

Magritte

By | 2018-02-06T16:26:39+00:00 8 décembre 2017|Peinture|2 Comments

Thème du tiers inclus: Magritte rompt l’évidence de la relation entre le Signifiant et le Signifié de l’image. Il manifeste le tiers inclus par rupture.

 

Le peintre Magritte met à nu le noyau du rapport d’adéquation dans nombre de ses tableaux.  « La pensée dont les termes sont une pipe et l’inscription ceci n’est pas une pipe » en est l’exemple le plus connu

Magritte explique : « De telles pensées évoquent le Mystère, alors qu’en fait le mystère est seulement présent, mais non manifeste [1] ». C’est bien de cela dont il s’agit dans le lieu de l’écart : le mystère est présent mais non manifeste.

Magritte, dans sa peinture, le manifeste. C’est ce que l’on retrouve dans le message de l’image du mot, comme le suggère Saussure dans son concept de  valeur linguistique, par deux entités définies négativement. Le mystère de la structure du mot, c’est-à-dire le non manifeste auquel se réfère la structure du langage à travers le fonctionnement du mot. Là encore, c’est la relation à l’autre, la relation aux autres qui construit l’identité. Magritte rompt ou en tout cas dévoile sous une certaine rupture, l’évidence de la relation entre le signifiant et le signifié. Dans ce tableau en particulier, mais dans sa peinture en général, il met l’accent à l’endroit même du non dit du tiers inclus, il le manifeste par rupture.

 

Magritte manifeste par rupture le mystère du non dit du tiers inclus.

Dans chacune de ces toiles, il a ce talent unique de nous révéler – par rupture ou décalage-, il déjoue (en jouant) l’évidence de ce tiers inclus que notre cerveau attend.

« Ceci n’est pas une pipe » ! Au-delà du jeu de mot, y aurait-il un mot inconcevable, qui ne serait pas soumis à la loi de la division, qui ne relèverait pas de la triangulation, de cet écart. Peut-être le « OM » de la sagesse orientale ? En somme, peut-on imaginer un mot ayant statut de signifiant absolu, dénué de rapport avec un signifié, et quelle en serait la fonction, un mot absolu.

« L’histoire du discours des fondements véhicule cette question et de façon notoire pour l’occident, à travers la théorie du Nom divin », « Interroger l’aporie du nom divin –thème fortement connoté de mystique-, c’est amener la question de la spécularité et du mécanisme de réflexivité sur le terrain du langage. S’il en était ainsi, la logique de la réflexivité perdrait tout son sens. » « Le mot absolu aurait pour contrepartie l’image absolue [2] ( cf Nishita Kitaro… rapport entre  prédicat / sujet) paradoxe de l’image spéculaire impossible, pour la raison qu’il n’est pas de Dieu pour Dieu, l’Autre absolu symbolique.

Fausse réflexivité, révélée dans la miniature d’un manuscrit du Roman de la Rose, dans lequel l’enlumineur a peint Dieu se mirant dans l’éternel miroir, mais l’image réfléchie n’est pas le visage de Dieu, c’est le monde », nous enseigne Pierre Legendre.

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Magritte écrit ces lignes à Michel Foucault :

«  Il vous plaira, j’espère, de considérer ces quelques réflexions relatives à la lecture que je fais de votre livre Les mots et les choses.

Les mots Ressemblance et Similitude vous permettent de suggérer avec force la présence – absolument étrange- du monde et de nous mêmes. Cependant, je crois que ces deux mots ne sont guère différenciés, les dictionnaires ne sont guère édifiants quant à ce qui les distingue.

C’est, me semble-t-il, que, par exemple, les petits pois ont entre eux des rapports de similitude, à la fois visibles ( leur couleur, leur forme, leur dimension) et invisibles ( leur nature, leur saveur, leur pesanteur). Il en est de même du faux et de l’authentique, etc… Les « choses » n’ont pas entre elles de ressemblance, elles ont ou n’ont pas de similitudes.

Il n’appartient qu’à la pensée d’être ressemblante. Elle ressemble en étant ce qu’elle voit, entend ou connaît, elle devient ce que le monde lui offre.

Elle est invisible tout autant que le plaisir ou la peine. Mais la peinture fait intervenir une difficulté : il y a la pensée qui voit et qui peut être décrite visiblement.

« Les suivantes » sont l’image visible de la pensée invisible de Velasquez.

L’invisible serait donc visible parfois ? A condition que la pensée soit constituée exclusivement de figures visibles ? A ce sujet, il est évident que l’image peinte – qui est intangible de par sa nature- ne cache rien, alors que le visible tangible cache immanquablement un autre visible – si nous en croyons notre expérience.

Il y a, depuis quelque temps, une curieuse primauté accordée à « l’invisible », du fait d’une littérature confuse, dont l’intérêt disparaît si l’on retient que le visible peut être caché, mais ce qui est invisible ne cache rien : il peut être connu ou ignoré, sans plus. Il n’y a pas lieu d’accorder à l’invisible plus d’importance qu’au visible, ni l’inverse.

Ce qui ne manque pas d’importance, c’est le mystère évoqué en fait par le visible et l’invisible et qui peut être évoqué en droit par la pensée qui unit les « choses » dans l’ordre qui évoque le mystère.» [3]

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Revenons à Magritte dans un autre de ses tableaux :

Reproduction interdite.

Reproduction interdite, Magritte, 1937

L’homme du tableau regardant le miroir voit son dos, il voit ce que le spectateur est censé voir de lui. Il est à la fois personnage et spectateur. Le personnage donne accès au mystère de l’image. Contre toute logique, le personnage n’est pas reflété comme attendu.

Magritte met ainsi en scène l’énigme, le mystère de la réflexivité, la logique du tiers. Le spectateur voit celui qui se mire ne pas avoir accès à la reproduction spéculaire. Il s’insinue à l’endroit même de la prise de conscience de l’écart entre signifiant-signifié, dévoile la logique du tiers inclus contradictoire, émanation de sens attendu entre signifiant et signifié en créant l’étonnement, la singularité.

Seul le livre posé sur l’étagère répond aux attentes. Comble de l’ironie, ce livre d’Edgar Poe intitulé « Les aventures d’Arthur Gordon Pym » est un vertige de la symétrie où foisonnent des réflexivités hors norme.

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L’empire des lumières, Magritte

« Pour moi, la conception d’un tableau, c’est une idée d’une chose ou de plusieurs choses, qui peuvent devenir visibles par ma peinture. Il est entendu que toutes les idées ne sont pas des conceptions de tableaux. Il faut qu’une idée soit suffisamment stimulante pour que je m’applique à peindre la chose ou les choses dont j’ai eu l’idée. La conception d’un tableau, c’est à dire l’idée, n’est pas visible dans le tableau. Une idée ne saurait être vue par les yeux. Ce qui est représenté dans un tableau, c’est ce qui est visible, c’est la chose ou les choses dont il a fallu avoir l’idée. Ainsi ce qui est représenté dans un tableau c’est ce qui est visible, c’est la chose ou les choses dont il a fallu avoir l’idée. Ainsi, ce qui est représenté dans le tableau L’empire des lumières, ce sont les choses dont j’ai eu l’idée, c’est à dire, exactement, un paysage nocturne et un ciel tel que nous le voyons en plein jour. Le paysage évoque la nuit et le ciel évoque le jour. Cette évocation de la nuit et du jour me semble douée du pouvoir de nous surprendre et de nous enchanter. J’appelle ce pouvoir la poésie. »

Magritte manifeste le mystère du tiers inclus par le choc de l’inattendu.

  

 

 

 

 

La lunette d’approche, Magritte

Il transforme l’évidence en mystère, interroge mystérieusement la relation binaire de l’image et de sa perception au sein même du tiers inclus de cette relation. Il dévoile ce tiers inclus par paradoxe et permet ainsi d’en révéler l’existence par la surprise ainsi crée. Le spectateur avance avec le peintre, grâce au peintre vers cette remise en question de la binarité.

 

[1] Magritte, op.cit., p 656.

[2] Pierre Legendre, Dieu au miroir, éd. Fayard,, P 151

[3] Les éléments soulignés et entre guillemets le sont dans l’original du courrier adressé par Magritte à Foucault.

2 Comments

  1. Koniarz 6 février 2018 at 23 h 42 min - Reply

    Dans ton exposé sur Magritte, tu poses la question suivante :
    « peut-on imaginer un mot ayant statut de signifiant absolu dénué de rapport avec un signifié ? »
    Implicitement donc ce signifiant serait dépourvu aussi d’un référent, si je te suis bien, et si je suis logique.
    Je crois qu’un tel cas ne peut exister dans aucune langue.
    Ce signifiant absolu n’aurait aucun sens.
    Il n’y aurait aucune substance derrière ce substantif.
    Par contre ai-je constaté certaines langues peuvent très bien avoir un référent (objet) associé à un signifié
    mais privé de signifiant (le mot).
    On le sait certains objets n’ont pas de mots pour les désigner dans certaines langues.
    Il y a peut-être un mot de Victor Hugo qui te donnerait raison , quand il parle de « soleil noir »
     Ce mot a une belle résonance, c’est du lyrisme, mais c’est un non-sens total, me semble t-il.
    soleil noir : signifiant absolu dénué de signifié et bien-sûr de référent aussi.

  2. Koniarz 7 février 2018 at 10 h 20 min - Reply

    PS le référent, (ou objet, comme on veut) arc-en-ciel existe bien physiquement, mais il n’a pas de mot (signifiant) pour le désigner dans certaines langues.
    Certains pays ont fait le choix de ne pas le désigner par un mot.

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