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« Cy Twombly  » vu par Roland Barthes. Non multa sed multum

By | 2020-09-29T22:23:03+00:00 31 août 2020|Art, Littérature, Peinture|1 Comment

Il produit sans s’approprier,

Il agit sans rien attendre,

Son oeuvre accomplie, il ne s’y attache pas,

Et puisqu’il ne s’y attache pas,

Son oeuvre restera.

 

Extrait de Cy Twombly, Paintings and Drawings 54-77

1979, Whitney Museum of American Art, New York

 

*****

 

Cy Twombly, vu par Roland Barthes*

Non multa sed multum

 

Thème du tiers inclus : Le champ allusif de l’écriture, Le geste, La production, La paresse, L’expérience intérieure.

Antagonismes et polarités en interaction : Abstraction ~ Figuration, Cause ~ Effet, Motivation ~ Cible, Expression ~ Persuasion, Rareté ~ Multiplication, Outil ~ Fantaisie, Inscription ~ Effacement, Enfance ~ Culture, Dérive ~ Invention, Couleur ~ Anti-couleur, Adhérence ~ Anti-adhérence, Souvenir ~ Annonce du trait, Jeté ~ Dispersion, Hasard ~ Vide.

 

***

 

1. Écriture : Entre cause et effet, entre motivation et cible, entre expression et persuasion.

Cy Twombly ( 1928-2011), peintre américain fait référence à l’écriture, à travers des mots : (Virgil, Sesostris) et s’en va, loin de la calligraphie, formée, dessinée, appuyée, de ce que l’on appelait au XVIIIème  siècle, la belle écriture.

Selon CT, l’essence de l’écriture n’est ni une forme, ni un usage, mais un geste qu’il laisse trainer, qu’il salit, brouille et néglige. Tel un objet jeté hors de l’usage. Les écritures de CT sont les bribes d’une paresse, donc d’une élégance extrême, comme si, de l’écriture, acte érotique fort, ne restait que la fatigue amoureuse.

Le mot semble écrit non par dégoût ou ennui mais par une sorte de fantaisie ouverte au souvenir d’une culture défunte, trace de quelques seuls mots. L’écriture de CT est déchiffrable mais non interprétable, elle restitue le vague, un vague non énigmatique, ce vague qui ne va pas avec la mort, un vague vivant.

De l’écriture, Cy Twombly ( CT)  garde le geste, non le produit.

 

Même si l’on peut consommer esthétiquement le résultat de son travail, (ce qu’on appelle l’œuvre, la toile), même si la production de CT rejoint une histoire, et une théorie de l’Art, ce qui est montré, c’est un geste.

Qu’est-ce qu’un geste ?

C’est quelque chose comme le supplément d’un acte.  L’acte veut susciter un objet, un résultat.  Le geste, lui, est la somme indéterminée et inépuisable des raisons, des pulsions, des paresses qui entourent l’acte d’une atmosphère.

Distinguons :

  • le message qui produit l’information,
  • le signe qui produit l’intellection,
  • et le geste qui produit le reste, le supplément sans forcément vouloir produire quelque chose.

 

L’artiste est par statut un opérateur de geste, il veut produire un effet et en même temps ne le veut pas. Les effets produits ne sont pas obligatoirement voulus, ils sont échappés et reviennent sur lui en provoquant des modifications, des allègements de la trace. Le geste de l’artiste brouille l’acte sans le rompre, le relance jusqu’à perdre le sens. Cette rupture (parfois très ténue) de logique causale entre l’acte et l’effet, porte dans le zen japonais le nom de Satori. Le sujet s’éveille à une négativité radicale ( qui n’est plus une négation), par une circonstance infime, voire dérisoire, aberrante, farfelue.

Barthes considère les graphismes de CT comme autant de petits satoris, partis du champ causal de l’écriture, éclats inutiles venant suspendre l’être actif de l’écriture, le tissu de ses motivations même esthétiques. L’écriture n’habite plus nulle part, elle est absolument de trop et situe à cette limite extrême où commence l’art. Le « texte » est tout le « pour rien » de l’homme, sa perversion.

 

2. Culture : Entre grande rareté et folle multiplication.

Entre grande rareté et folle multiplication, les germes de l’écriture sont poussés vers les marges et les interlignes. Le livre, le vieux livre est virtuellement présent, annoté de toutes parts.

 

Lorsque CT écrit et répète ce seul mot : VIRGIL, le nom, inscrit à la main, appelle non seulement l’idée de la culture antique, mais opère aussi comme la citation d’un temps d’études désuètes, calmes.

 

3. Gaucherie : Entre outil et fantaisie, entre ce qui apparait et disparait, entre inscription et effacement, entre enfance et culture, entre dérive et invention, entre vie et mort.

CT montre le geste. Il n’est pas demandé de voir, de penser, de savourer le produit, mais de revoir, d’identifier, de « jouir » le mouvement qui en est venu là.

L’œuvre de CT ne fait pas régner le « ductus »,  acte « réglé, rigoureusement codé de l’écriture » mais les jeux, les explorations, les paresses de l’écriture.

 

Les compositions de CT se différencient du « scrawl » de l’enfant qui joint la marque objective et la « ça » du petit sujet, jamais idéelle.

 

Entre l’outil et la fantaisie, Cy Twombly interpose l’idée.

 

Chez CT, la gaucherie n’est pas appuyée, obstinée ou insistante. Au contraire, elle s’estompe, s’efface peu à peu tout en gardant la salissure de la gomme. La main trace une fleur et traine sur cette trace. La fleur est écrite, dés-écrite, mais les deux mouvements restent vaguement sur-imprimés. Trois textes sont là ( si l’on ajoute la signature, légende ou citation), l’un tendant à effacer l’autre, à seule fin de donner à lire cet effacement. Philosophie du temps.  La vie ( l’art, le geste, le travail) témoigne sans désespoir de l’inéluctable disparition, donnant à lire leur engendrement. Les formes chantent les merveilles de la génération et le morne de la répétition, elles lient en un seul état ce qui apparait et disparait, sépare l’exaltation de la vie et la peur de la mort. C’est plat.

L’art, langage de l’utopie, produit un seul affect : ni Eros, ni Thanatos, mais Vie~Mort, d’une seule pensée, d’un seul geste.

De cette utopie, souligne R. Barthes, n’approchent ni l’art violent, ni l’art glacé mais celui inclassable de CT, car il conjoint, dans une trace inimitable, l’inscription et l’effacement, l’enfance et la culture, la dérive et l’invention.

 

4. Support.  Entre couleur et anti-couleur, adhérence et anti-adhérence, entre passé et avenir, entre souvenir et annonce du trait.

–  Ni intense, ni délicate ; ni violente, ni raffinée ; ni riche, ni rare, la couleur n’a pas besoin d’être affirmée ou installée, il suffit qu’elle apparaisse. CT ne peint pas la couleur, son coloriage est rare, interrompu. Le peu de couleur donne à lire non un effet mais le plaisir d’un geste à la fois attendu et inattendu. Au reste la couleur est déjà dans le papier chez CT, en tant qu’il est déjà sali, altéré, d’une luminosité inclassable.

 

–  La cire du crayon entre en contact avec le grain du papier, adhère avec une extrême finesse à de menues aspérités, attouchement singulier dont le passé du trait peut être défini comme son avenir, dont le souvenir annonce du trait. Sur la papier, le temps est en perpétuelle incertitude.

 

–  De la chaine qui va du dessin au dernier état de la peinture :

* Un dessin d’architecte nous montre le sens.

* Une écriture graphique manuelle l’intelligibilité mais certains éléments d’une autre signifiance, tels le tour des lettres, le jet de l’encre, les jambages, ces accidents non nécessaires au code graphique, retiennent notre attention.

* Un dessin classique ne donne à lire aucun signe constitué, aucun message fonctionnel. Le désir du spectateur passe par la réussite de la facture, l’état final du produit, de l’objet à contempler.

* Dans cette chaine, qui va du schéma au dessin, CT occupe les confins : des signes, pâlis, gauchis, comme s’il était indifférent qu’on les déchiffrât, dernier état de la peinture, son plancher : le papier. Et parce que le sens est exténué, parce que le papier est devenu l’objet du désir, le dessin peut apparaitre absous de toute fonction technique expressive ou esthétique. Cependant, dans certaines de ses compositions, le dessin d’origine de cette chaine revient comme libéré des raisons qui justifiaient la reproduction du « reconnaissable »

 

5. Corps :

Le trait dénie le corps charnu, le corps humoral, il ne donne accès ni à la peau, ni aux muqueuses, il dit le corps en tant qu’il griffe, qu’il effleure. Souple, léger ou incertain, il renvoie à une force, action visible, direction, travail. ( energon). Le trait de CT est inimitable. Hormis dans la description anatomique, grossière, le corps est lui aussi, tel le trait, inimitable.

« Mon corps ne sera jamais le tien »

De cette fatalité, résumé d’un certain malheur humain, la séduction est le seul moyen de s’en tirer : « Que mon corps séduise, emporte ou dérange l’autre corps »

L’œuvre de CT n’est pas un produit, elle est une production. Production délicatement emprisonnée, enchantée dans ce produit esthétique nommé toile, dessin, dont la collection (album, exposition) n’est jamais qu’une anthologie de traces, traces d’un mouvement, devenir ancien de la main. Dès lors le produit apparait comme un leurre, et tout l’art, en tant qu’il est emmagasiné, consigné, publié, est dénoncé comme imaginaire. Le réel du tracé de CT est celui de la production, il dénonce le Musée.

De ce tracé existe une forme sublimée, dépourvue de toute griffure, de toute lésion où le pinceau ou le crayon descend,  atterrit ou alunit sur la feuille sans l’ombre d’une morsure, simplement un « posé ».  A la raréfaction quasi orientale de la surface un peu salie, répond l’exténuation du mouvement : il ne saisit rien, il dépose… Tout est dit !

 

6. Moralité : Entre Interdit et Désiré

Comment faire qu’un trait ne soit pas bête ? il ne suffit pas de l’onduler… Le trait de CT, la mystérieuse dysgraphie qui fait tout son art, semblent empreints d’une certaine paresse, (effet et non disposition). Elle est « tact » lui permettant d’éviter la platitude des codes graphiques sans se prêter au conformisme des destructions.

CT ne comporte aucune agressivité. Tels certains peintres chinois, il peint «Alla prima » mais contrairement à eux, CT ne connait pas le danger de « rater » car son tracé est sans but, sans modèle, sans instance. Il est sans « télos » et par conséquent sans risque. Pourquoi se reprendre puisqu’il n’y a pas de maitre. Toute agressivité est donc inutile.

 

La valeur de l’œuvre de CT tient de ce que Sade appelait « Le principe de délicatesse » : «Je respecte les goûts, les fantaisies… je les trouve respectables… parce que la plus bizarre de toutes, bien analysée, remonte toujours à un principe de délicatesse »

La délicatesse n’est ni morale, ni culturelle ; c’est une pulsion, une certaine demande du corps lui-même.  (Pourquoi une pulsion serait-elle de droit violente ou grossière ?)

 

                                                                                24 short pieces:

24 short pieces :  Dans cette œuvre artistique paradoxale, la concision déjoue la profondeur (tenant à la fois de Webern et du Haïku japonais). Ce qui est bref apparait ramassé, la rareté engendre la densité et la densité l’énigme. Chez CT, le trait, l’évènement graphique font exister le silence ou plutôt le grésillement ténu de la feuille. Il ne veut rien saisir, il se tient, flotte, dérive entre le désir qui anime subtilement la main et la politesse qui lui donne congé.

 

 

 

Il produit sans s’approprier,

Il agit sans rien attendre,

Son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas,

Et puisqu’il ne s’y attache pas,

Son œuvre restera.

 

7.  Sagesse de l’Art :

Quels évènements se déroulent sur la scène proposée par CT ?

Un fait (pragma), un hasard (tyché), une issue, une finalité (télos), une surprise (apodeston) et une action (drama).

 

7.1.  Pragma : Le fait

Avant toute chose : … du crayon, de l’huile, du papier, de la toile. CT impose le matériau, matéria prima. Il existe antérieurement à la division du sens. Le peintre fait exister le matériau comme matière. Même si du sens surgit de la toile, le crayon et la couleur restent des choses.

CT fait voir les choses, non celles qu’il représente, mais celles qu’il manipule : ce peu de crayon, de papier quadrillé, cette parcelle de rose, cette tache brune. Il n’étale pas la substance mais la laisse trainer. Il retient la pression de la matière, la laisse se poser nonchalamment  afin que son grain se disperse peu, que la matière montre son essence, nous donne la certitude de son nom : c’est du crayon. L’être des choses n’est pas dans leur lourdeur mais dans leur légèreté. Pour dire le crayon, nul besoin de l’appuyer, d’en renforcer l’apparence, de le rendre intense, noir ou épais. Il s’agit de faire apparaitre la matière comme un fait : Pragma.

 

CT énonce (ou épelle) la matière de la trace par :

 

  • La griffure 

               Free Wheeler:

       Critisticim, Olympia:

il griffe la toile par un gribouillis de lignes, le geste est celui d’un va-et-vient parfois intense.

Nuit regarder

 

 

  • La tache

(Commodus II ). Il ne s’agit pas de tachisme. CT dirige la tache, la traine, l’attouche légèrement, ne la projette pas, ne l’écrase pas (Bay of Naples). Mieux vaudrait parler de Macula, les maculae sont de l’ordre du réseau.

 

 

 

  • La salissure: trainées de couleur ou de crayon souvent de matière indéfinissable, recouvrant d’autres traits. CT feint d’avoir raté et de vouloir effacer, mais rate à) son tour ce gommage et les deux ratages donnent produisent  la profondeur d’un ciel où les nuages légers passent les uns devant les autres sans s’annuler. (View, School of Athens). Les idées, le fait ne sont pas des figures corsetées dans leur pureté, leur état vierge. Leur état sali, rend mieux compte de leur essence où e lit la vérité des choses.

 

  • Le nom:

(Virgil, Orphéus) malgré son graphisme un peu enfantin, gauche, maladroit ou irrégulier se tient debout hors d’une typographie conceptuelle. La vérité du nom apparait mieux. CT condense l’énormité du monde virgilien en VIRGIL, toutes les références dont ce nom est le dépôt sans aucune induction d’analogie. Si la toile s’appelle Les Italians, on ne cherche nulle part les italiens hormis précisément dans leur nom. CT sait que le nom a une puissance absolue.

 

  • La dédicace: Ne supportant parfois que la seule inscription de la dédicace (to Valery, to Tatlin), la toile s’absente. N’est ici donné que l’acte de donner et ce peu d’écriture pour le dire. Il s’agit de toiles limites, ne comportant aucune peinture. L’idée même d’œuvre est supprimée mais non la relation du peintre à qui il aime.

 

 

 

 

 

 

7.2. Tyché , Le Hasard.   Entre jeté et dispersion, entre Hasard et Vide.

 En grec, Tyché est l’évènement en ce qu’il survient par hasard. Par hasard ou par inspiration, cette force créatrice heureuse du hasard. Deux mouvements le composent, entre jeté et dispersion, entre hasard et vide

  • L’impression de jeté : « je sais ce que je fais mais ignore ce que je produis ». Chez CT, le jeté est élégant, souple, long.
  • L’impression de dispersion : beaucoup d’espace sépare les éléments. Même fortement marqués, les évènements trouvent leur énergie et respirent au sein d’espaces aérés
  • L’état lié à ces deux mouvements est le « rare » ( du latin Rarus : clairsemé, poreux, épars, qui présente des interstices).

 

7.3. Télos, la finalité:  Entre Figuration et signification.

                                                        Mars and the Artist :

En haut: Mars : Bataille de lignes et de rouges.  En bas: l’Artiste : une fleur et son nom.

La plupart des toiles de CT sont intitulées. En peinture classique, le titre (sur lequel le spectateur de musée se précipite) dit clairement la représentation, l’analogie du titre et de la représentation épuise la figuration. CT aborde franchement cette question : The Italians ? Sahara ? Inutile de chercher où sont les italiens ou le Sahara, rien ne les représente. Le spectateur a immédiatement le pressentiment d’une autre logique obscure, son regard commence à travailler. La toile a une issue, une finalité, un télos.

 

Sahara

                                                                           The Italians

Le titre, dans un premier temps, bloque l’accès à la toile par sa précision, son intelligibilité, son classicisme. Mais le chemin analogique est très vite bloqué. Une fois parcouru l’idée lancée par ce titre, le spectateur revient vite en arrière pour repartir ailleurs. Cependant quelque chose reste, de leur fantôme, et imprègne la toile. Cet art, très intellectuel et très sensible, telle une initiation négative, impose de parcourir ce qui n’est pas, de percevoir en creux une lueur vacillante mais rayonnante car elle ne ment pas. ( à la façon des mystiques qu’on nomme apophatiques).

 

Ce télos, produit par les toiles de CT, est un effet, suggéré par l’impression poétique sensuelle et visuelle, non réductible à une somme de détails localisables.

 

7.4. Apodeston, la surprise.

Dans l’évènement, CT introduit très souvent une surprise, pouvant prendre l’apparence d’une incongruité ou d’une dérision. Dans « Ode to Psyché », un discret étalonnage, dans un coin, vient briser la solennité du titre.

 

Dans « Olympia », on peut voir quelques motifs crayonnés maladroitement comme ceux que produisent les enfants lorsqu’ils veulent dessiner des papillons.

Dans « Voile d’Orphée », quelques lignes d’arpenteur apprenti… Ces incongruités, souvent irrespectueuses, ces secousses impertinentes viennent ébranler le sérieux inspiré par le titre.

 

 

Ces interventions sont de trois types :

  • Les chiffres, marques d’étalonnage , algorithmes, utilitaires de calcul en contradiction avec l’inutilité souveraine de la peinture
  • Les toiles où le seul évènement est un mot manuscrit.
  • La maladresse : la lettre réalisée sans application est le contraire d’un typogramme. Si un enfant s’applique et travaille pour rejoindre le code des adultes, CT s’en éloigne, traine, néglige, par fantaisie qui déçoit ce qu’on attend de la « belle main ». Le gauche, le maladroit rejoignent le « rare » et agissent comme des forces qui brisent la culture classique.

 

7.5.  Drama,  L’action.

  • Mise en scène de la culture, du savoir classique ( Cinq jours de Bacchanalia, la naissance de Vénus, les Ides de Mars, trois dialogues de Platon, une bataille etc…) Ces actions historiques ne sont pas représentées, elles sont évoquées par la puissance du nom.

Certaines œuvres passées sont mises en abîme soit dans des titres (The school of Athens, de Raphaël ), soit comme références d’images et non de contenu (Leonardo, Poussin ) . Chez CT, le « sujet » dont parle la toile n’est qu’une allusion. Toute la charge du « Drama» passe dans celui qui la produit : le « sujet » est donc d’abord lui-même.

 

 

Mais le « sujet » est aussi celui ou ceux qui regardent la toile. Ils diffèrent et d’ailleurs l’esthétique pourrait étudier non pas l’œuvre en soi mais plutôt l’œuvre telle que le spectateur la fait parler en lui-même. On peut les classer :

    • Le sujet de la culture : celui qui sait comment est née Vénus, ou qui sont Poussin ou Valéry.
    • Le sujet de la spécialité, qui connait l’histoire de la peinture, et comment y situer CT
    • Le sujet du plaisir, qui ressent de la jubilation et reste souvent muet « comme c’est beau! »
    • Le sujet de la mémoire : certains éléments de la toile travaillent lentement en lui. Mallarmé en fit le principe de la poésie : « Je dis : une fleur et… musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. »
    • Le sujet de la production : qui ressent en lui l’envie et la capacité de reproduire la toile, mais qui rapidement prend conscience de sa propre impuissance. Je ne pourrai jamais faire a trainée rose de Age of Alexandre aussi légère, alléger ou appuyer le crayon comme dans View, faire irrégulièrement crépiter l’espace comme dans Panorama, obtenir le jeté ou la dispersion, ou le décentrement d’autres toiles…

                                                                                                                                                  Panorama

    View                 

  • L’autre action est cette notion de « rarus» (épars). Clef de l’œuvre de CT. Si la rareté engendre la densité et la densité l’énigme, ce « rarus » est en relation avec le grésillement très ténu de la feuille qui constitue en écho une puissance positive, inversant le rapport habituel de la facture classique. Le trait, la hachure,  la forme.. bref l’évènement graphique est ce qui permet à la toile d’exister, de signifier, de jouir.

 

L’être dit le Tao, donne des possibilités, c’est par le non-être qu’on les utilise

 

Il y a des peintures excitées, possessives, dogmatiques. Elles imposent le produit, tyrannisent.  CT ne veut rien saisir, il se tient, flotte, dérive subtilement entre le désir qui anime la main et la politesse, qui est le congé discret donné à toute envie de facture.

Si l’on voulait situer cette moralité, on ne pourrait aller la chercher que très loin, hors de la peinture, hors de l’occident, hors des siècles historiques, à la limite même du sens, et dire avec le Tao Tö King :

 

 

Il produit sans s’approprier,

Il agit sans rien attendre,

Son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas,

Et puisqu’il ne s’y attache pas,

Son œuvre restera.

                                                                                                                …

 

Roland Barthes, L’obvie et l’obtus, Essais critiques III, Coll. Essais-Points, Ed. Seuil. p. 145-178

One Comment

  1. frederic nef 11 septembre 2020 at 0 h 49 min

    j’ignorais ce texte. twombly est un de mes artistes favoris. je remercie donc claude plouivet.

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