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Balzac : Le chef d’oeuvre inconnu

By | 2018-12-12T21:35:36+00:00 12 décembre 2018|Art, Littérature, Peinture|0 Comments

Thème du tiers inclus : La recherche de la beauté absolue.

Les antagonismes en interaction : la conception de l’œuvre et l’exécution.

 

Balzac décrit ici un cas de figure très particulier où l’absolutisation du tiers inclus (ici la beauté absolue) efface les antagonismes dont il émane, antagonismes que sont la composition de l’œuvre et son exécution. Ambition métaphysique d’une quête de la beauté absolue non sans analogie avec le contenu esthétique de certains poèmes des Fleurs du mal.

Un tiers inclus non absolutisé serait ici la représentation de la beauté, émanant de la conjonction de deux polarités : la conception et l’exécution, fruit de la tension entre idées, sentiments et leur concrétisation. Leur conjonction crée  la dynamique créative « transfinie » contenant en elle-même  la contradiction et donc la dynamique et l’énergie du devenir, celle de la création artistique.

Lorsque, au sein même de cette interaction, la place de la conception est prépondérante, celle de la représentation est moindre, mais jamais absente. Et réciproquement. Pour le dire en termes logiques : Lorsque  la conception tend à s’actualiser, l’exécution picturale tend à se potentialiser, sans que l’une ou l’autre ne disparaisse jamais. Et réciproquement.

Dans ce roman,  Balzac rend « irreprésentable » la beauté absolue. Il est ainsi, à sa manière, en phase avec la logique du tiers inclus : L’absolutisation du tiers n’est pas conforme à la logique du tiers inclus dans laquelle ni les antagonismes en interaction ni le tiers qui en émane ne peuvent être absolutisés.

L’idée (la composition) de l’oeuvre et son exécution sont ici effacées par la transcendance du principe créateur, tendue vers la conquête de l’absolu, dans la transgression des obstacles et des interdits.

 

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Nous sommes à Paris au début du XVIIe siècle. Nicolas Poussin, jeune peintre débutant, se rend pour la première fois chez son maître, Porbus. Intimidé, il hésite à franchir le seuil de son atelier, profite de l’arrivée d’un troisième artiste, Frenhofer, d’un âge avancé, dont l’allure indique la très haute position sociale.  Frenhofer est un peintre imaginaire. La précision de sa description donne l’illusion de la réalité, illusion renforcée par l’insertion du portrait dans un cadre réaliste, Balzac fait appel au lecteur pour construire en imagination le personnage.

Frenhofer, examine la dernière toile de Porbus, et se lance dans un plaidoyer sans appel pour l’art « vivant », dégagé de la vile copie.

 

« La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer ! Tu n’es pas un vil copiste, mais un poète ! […] Autrement un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant une femme! Hé ! bien, essaie de mouler la main de ta maîtresse et de la poser devant toi, tu trouveras un horrible cadavre sans aucune ressemblance, et tu seras forcé d’aller trouver le ciseau de l’homme qui, sans te la copier exactement, t’en figurera le mouvement et la vie. Nous avons à saisir l’esprit, l’âme, la physionomie des choses et des êtres. Les effets ! Les effets ! Mais ils sont accidents de la vie, et non la vie. Une main, puisque j’ai pris cet exemple, une main ne tient pas seulement au corps, elle exprime et continue une pensée qu’il faut saisir et rendre. Ni le peintre, ni le poète, ni le sculpteur ne doivent séparer l’effet de la cause qui sont invinciblement l’un dans l’autre ! La véritable lutte est là [1] ! » 

Ceci s’inscrit totalement dans la logique du tiers inclus dans laquelle les oppositions en jeu interagissent réciproquement pour créer la dynamique du devenir, ici la dynamique créatrice.

 

… En quelques coups de pinceau, Frenhofer corrige la Marie Égyptienne de Porbus, lequel ne peut, tout comme Poussin, que constater la supériorité du vieil homme.

Frenhofer apprend ensuite à ses confères qu’il se consacre depuis dix ans à l’exécution d’une seule œuvre, un portrait de Catherine Lescault intitulée La Belle Noiseuse. Il ne lui manque, dit-il, que le modèle idéal. « Ma peinture n’est pas une peinture, c’est un sentiment, une passion [2] ! ». Puis : «Je tuerais le lendemain celui qui l’aurait souillée d’un regard »

 

Le jeune Poussin propose alors une transaction à Frenhofer : Il lui «prêtera » sa maîtresse, (nommée Gillette) à la beauté sans pareille, et pourra en échange contempler le tableau, droit que le vieux peintre refuse à quiconque. Frenhofer finit par accepter. Le pacte est diabolique, et il est vrai que Balzac peint Frenhofer, sous les traits inquiétants d’un être démoniaque et surnaturel.

Poser pour son amant, puis pour un autre peintre, paraît révoltant à Gillette[3] qui a l’impression de se trahir, de prostituer ses sentiments, mais ce n’est pas ce qui préoccupe le plus Balzac.

 

… Lorsque les peintres finissent par découvrir la toile « achevée » chez Frenhofer, Gillette est abandonnée dans un coin. Personne ne la regarde plus. Son accession par analogie au statut de beauté absolue, son passage de beauté réelle à beauté absolue anéantit sa présence et illustre une mort symbolique:  « Gillette était là, dans l’attitude naïve et simple d’une jeune Géorgienne innocente et peureuse, ravie et présentée par des brigands à quelque marchand d’esclaves. Une pudique rougeur colorait son visage, elle baissait les yeux, ses mains étaient pendantes à ses côtés, ses forces semblaient l’abandonner, et des larmes protestaient contre la violence faite à sa pudeur.»

 

… Une fois la toile dévoilée, Porbus et Poussin, déconcertés, ne parviennent à rien voir d’autre qu’un pied de femme perdu dans cette forêt de signes que serait le « chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme » recouvrant l’ensemble de son corps :

«  Apercevez-vous quelque chose ? » demanda Poussin à  Porbus.

« Non. Et vous ? »

« Rien »

« Le vieux lansquenet se joue de nous, dit Poussin en revenant devant le prétendu tableau. Je ne vois là que des couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture [4] » 

 

 

               La femme est absente du tableau.

 

Cette absence illustre le discours de Balzac sur la création artistique : ode à une vision métaphysique, essence des choses au-delà de l’intraduisible forme. L’artiste n’imite pas le modèle qu’il observe, il le crée et le transforme en référence à l’absolue beauté imaginaire qu’il porte en lui. Échec, cependant, puisque Frenhofer incompris brûle ses toiles et en meurt. Et peut-être, par extrapolation, prémonition de ce qui pourrait ressembler à l’art abstrait, aux prémices de la modernité : à quoi ressemble, en réalité, cet amas de couleurs qu’est devenue la toile ?

S’il y avait dans cette abstraction quelque chose à regarder ? Que se passerait-il si l’on pouvait saisir ce qu’y voit Frenhofer ? Découvrirait-on  une femme nouvelle ? La puissance de la conception et l’expansion démesurée de la pensée tuent les facultés d’exécution. Frenhofer, emporté par sa passion, se focalise sur l’acte créateur sans se livrer à la pratique de son art. S’éprenant d’une image absolue inaccessible, il s’égare dans l’abstraction. Il « oublie » l’inséparabilité de la composition et de l’exécution, impliquant la participation de la matière.

La création artistique se dévoile sous la maitrise d’une pensée et d’une émotion. Balzac décrit ici un cas de figure très particulier où l’absolutisation du tiers oublie les polarités dont il émane, polarités que sont la composition de l’œuvre et son exécution. (sauf à penser, et pourquoi pas, que la métaphysique créative devienne elle-même exécution). L’idéal du beau absolu habite un espace limbique, ouvert sur le ciel et les enfers, divin par appétit de la transcendance, infernal par l’effort exigé à l’artiste [5].  Frenhofer incarne le mythe de la création artistique, il représente non pas la condition artistique mais la « nature artiste », l’ « Art » lui-même, la passion absolue, la poésie.

 

Le « Chef d’œuvre inconnu » illustre l’opposition imaginaire ~ réel en tant que source de l’impuissance créatrice. Balzac tend à montrer  l’impossible absolutisation de l’opposition  imagination ~ exécution, conception ~ réalisation établissant une transfinition (au sens Lupascien), faite de navettes trajectives (au sens Berquien) inter agissant suivant l’actualisation et la potentialisation de l’un et de l’autre.

Balzac ne nous signifie-t-il pas ainsi que l’abstraction nous saisit de vertige, que la vie est une négation de la pensée car la pensée est aussi vaste que l’imaginaire, la vie n’étant jamais aussi étriquée que le réel ?

 

 

[1] Balzac, Le chef d’œuvre inconnu, GF Flamarion, P 48.

[2] Balzac, Le chef d’œuvre inconnu, GF Flamarion, P 64.

[3] Emmanuelle Béart a joué ce rôle dans La Belle Noiseuse de Rivette

[4] Balzac, Le chef d’œuvre inconnu, GF Flamarion, P 68.

[5] Michel Eigeldingern, Introduction au Chef d’oeuvre inconnu et à Gambarra,, GF Flammarion, P15-29.

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